Ce qui distingue une école
Le naturalisme et le nihilisme, le rationalisme et l'empirisme : ce ne sont pas d'abord des réponses différentes. Ce sont des questions différentes.
Un enfant montre du doigt une fourmilière et demande à son grand-père : « Pourquoi elles font ça ? » Le grand-père répond, avec la même assurance, deux réponses différentes selon les jours. Un jour il dit : « Elles savent pas pourquoi, c'est dans leurs gènes, elles sont programmées comme ça. » Un autre jour, plus pensif, il dit : « Chaque fourmi a sa tâche, comme si elles étaient toutes d'accord sur quelque chose de plus grand qu'elles. »
Le grand-père n'a pas changé d'avis entre les deux jours parce qu'il aurait appris un fait nouveau sur les fourmis. Sans s'en apercevoir, il a changé la question à laquelle il répondait. Une fois : comment est-ce que ça marche. Une autre fois : pourquoi est-ce que ça a un sens. Le même petit tas de terre, et deux mondes différents selon la question qu'on lui pose avant même de le regarder.
C'est peut-être la chose la plus utile à savoir avant d'aborder les grandes écoles de pensée, qu'on les appelle naturalisme, nihilisme, rationalisme ou stoïcisme : elles ne se distinguent pas d'abord par leurs réponses. Elles se distinguent par la question qu'elles posent en premier, et par ce qu'elles acceptent de tenir pour acquis avant de commencer à raisonner. Ces écoles, d'ailleurs, ne répondent pas toutes à la même question : le naturalisme et le nihilisme, par exemple, ne s'opposent pas directement l'un à l'autre, ils portent sur deux questions distinctes, la première sur ce qui existe, la seconde sur ce qui a de la valeur. C'est justement cette carte des questions que les pages qui suivent voudraient dessiner. Et pour ne pas perdre pied, on gardera la fourmilière sous les yeux d'un bout à l'autre.
❦Qu'est-ce qui existe vraiment ?
La première question est la plus ancienne : de quoi le monde est-il fait, au fond ? Le naturalisme répond que la nature est tout ce qu'il y a : tout ce qui existe, y compris la pensée, la conscience, la beauté, s'explique en dernier ressort par des causes naturelles, celles que les sciences décrivent ; des gènes, des neurones, des lois. Rien ne demande d'invoquer autre chose. Une position adverse, qu'on peut appeler un réalisme des essences ou une métaphysique de la transcendance selon les traditions, affirme au contraire qu'il existe des réalités qui ne se réduisent pas à la nature ainsi comprise : des idées, chez Platon ; une âme distincte du corps ; ou, dans les théologies monothéistes, un principe créateur qui précède et dépasse le monde physique.
Revenons à la fourmilière. Le naturaliste y voit des phéromones déposées sur le sol, des gènes qui règlent la division du travail, une mécanique aveugle qui produit de l'ordre sans le vouloir. Un platonicien, ou un croyant, peut accepter chaque mot de cette description et y voir pourtant autre chose : un ordre qui renvoie à plus grand que lui. Les deux regardent le même tas de terre, et aucune expérience ne les départagera, parce que leur désaccord ne porte pas sur ce qu'on observe. Il porte sur une question tranchée avant l'observation : est-ce que le réel se limite à ce qu'on peut mesurer ? Un naturaliste et un platonicien peuvent tomber d'accord sur chaque fait scientifique établi, et rester en désaccord total sur ce qui existe vraiment.
Cette querelle n'est pas née avec la science moderne, et elle n'est pas née en Europe. Dans l'Inde ancienne, l'école Cārvāka soutenait déjà qu'il n'existe ni âme, ni au-delà, ni dieux ; que seule la perception directe fait autorité ; et que la conscience naît du corps comme le pouvoir enivrant naît du mélange fermenté, sans qu'il faille rien ajouter aux ingrédients. On ne connaît cette école que par des fragments, le plus souvent cités par ses adversaires pour mieux la réfuter, ce qui est une manière de dire qu'elle a été prise au sérieux pendant des siècles. Le naturalisme n'est donc pas une invention occidentale récente : c'est l'une des réponses permanentes à la première question.
❦Comment sait-on qu'on sait ?
La deuxième question porte sur la connaissance elle-même. Le rationalisme, dont Descartes est la figure la plus connue, fait confiance en priorité à la raison : certaines vérités, pense-t-il, peuvent être atteintes par la seule pensée, indépendamment de ce que les sens rapportent, qui peuvent tromper. L'empirisme, porté par des penseurs comme Hume, inverse la hiérarchie : toute connaissance véritable part de l'expérience sensible, et la raison seule, coupée du monde, ne produit que des châteaux en l'air.
Ici encore, la fourmilière peut servir. Comment le grand-père sait-il ce que font les fourmis ? Il y a ce qu'il voit, ce qu'on lui a raconté, ce qu'il déduit : trois sources, et une vraie question de savoir laquelle mérite confiance en premier. L'Inde classique en avait fait une discipline entière : l'école du Nyāya dressait la liste des pramāṇa, les sources de connaissance valide, la perception, l'inférence, la comparaison et le témoignage, et discutait pied à pied lesquelles priment et dans quels cas. Quand Descartes et Hume s'affrontent, plus d'un millénaire après, la dispute se joue à l'intérieur du même inventaire : ils ne sont pas d'accord sur la source à placer en tête.
La pensée islamique classique a connu la même tension sous une autre forme, dans le débat entre ceux qui privilégiaient le burhān, la démonstration rationnelle, et ceux qui s'en méfiaient au nom de la fidélité au texte révélé. L'essai Le cercle que personne n'évite montre d'ailleurs que ce débat rejoue, à sa manière, une question plus large encore : tout savoir, qu'il parte de la raison ou de l'expérience, commence par un appui qu'on ne prouve pas avant de s'en servir.
❦Comment vivre, et qu'est-ce qui compte ?
La troisième question, la plus intime peut-être, porte sur la valeur : qu'est-ce qui a du prix, et comment faut-il vivre ? Le nihilisme, du moins dans sa version la plus discutée, tient que rien n'a de valeur en soi, indépendamment de nous : les valeurs sont des inventions humaines, utiles peut-être, mais sans fondement dans la nature des choses. Le stoïcisme, à l'inverse, pense que la vertu, la raison et l'accord avec l'ordre du monde ont une valeur réelle, qu'on la reconnaisse ou non, et que la tâche d'une vie est de s'y ajuster.
La Chine ancienne a connu sa propre version de ce débat, sur un terrain très concret : les funérailles. Les disciples de Mozi jugeaient toute pratique à son utilité ; les longs deuils et les enterrements fastueux que défendaient les confucéens leur semblaient ruiner les vivants pour honorer les morts. Les confucéens répondaient que le rite ne se mesure pas à son rendement : il forme celui qui l'accomplit, il donne une forme au lien entre les générations, et c'est là toute sa valeur. Sous le désaccord sur les funérailles, une question que nous posons encore : la valeur d'une chose tient-elle à ce qu'elle produit, ou à ce qu'elle est ?
On aurait tort, dans tous les cas, de réduire cette tension à un simple pessimisme contre un optimisme. Elle porte sur une question précise : la valeur existe-t-elle indépendamment de celui qui la ressent, ou naît-elle entièrement de lui ? Viktor Frankl, dans les camps, a pris position sans le formuler en ces termes : il a observé que ceux qui tenaient encore à quelque chose, une personne, une tâche à finir, une foi, traversaient l'épreuve autrement que ceux qui n'avaient plus de pourquoi. L'essai Le sens malgré tout raconte cette observation en détail.
❦Un morceau de coton, une boule de billard
Il reste à montrer ce que cette carte permet, parce que c'est la méthode même de cette revue. Au onzième siècle, al-Ghazālī examine ce qui se passe quand le feu touche un morceau de coton. Tout le monde dit : le feu brûle le coton. Lui fait remarquer qu'on n'a jamais observé que deux événements qui se suivent, le contact, puis la combustion. La nécessité du lien, personne ne l'a vue ; c'est la répétition qui l'a installée dans nos esprits. Sept siècles plus tard, en Écosse, Hume regarde une boule de billard en frapper une autre et fait très exactement la même remarque : la liaison causale n'est pas dans ce qu'on observe, elle est dans l'attente née de l'habitude.
Aucune influence directe n'est établie entre les deux hommes sur ce point, et tout les sépare : la langue, le siècle, la foi. Le diagnostic est pourtant identique, parce que la question était identique : que voit-on vraiment quand on croit voir une cause ? C'est après que les chemins divergent, et ils divergent selon la première question de chacun. Al-Ghazālī conclut que la régularité du monde est une habitude de Dieu, qui reste libre de la suspendre ; c'est ainsi qu'il fait place au miracle. Hume conclut que c'est une habitude de l'esprit humain, et rien de plus. Le même trou dans l'observation, que l'un comble par le haut et que l'autre referme par le bas. Croiser les traditions, au sens où cette revue l'entend, c'est cela : non pas ranger les penseurs par continent, mais repérer la question commune sous des réponses que tout oppose.
❦Ce que ça change de le savoir
Une fois qu'on a vu cette structure, quelque chose devient plus facile à repérer : deux personnes qui semblent en désaccord total sont parfois, en réalité, en train de répondre à deux questions différentes sans s'en rendre compte, comme le grand-père devant sa fourmilière. Et deux traditions qui semblent n'avoir rien à faire ensemble se recoupent parfois exactement sur la question qu'elles posent en premier, comme al-Ghazālī et Hume devant leur morceau de coton et leur boule de billard, même quand leurs réponses diffèrent du tout au tout.
Ce réflexe change la manière d'écouter un désaccord. Face à quelqu'un qui pense autrement, la première question à se poser n'est pas toujours « qui a raison ? », mais « à quelle question, au juste, répond-il ? ». Souvent, les deux positions répondaient depuis le début à des questions voisines mais distinctes, et le désaccord qui semblait total se révèle plus étroit, ou plus intéressant, une fois qu'on l'a localisé avec précision. Savoir repérer une question sous une réponse, c'est déjà avoir fait la moitié du chemin pour comprendre pourquoi des esprits sérieux, honnêtes, rigoureux, peuvent diverger sans qu'aucun des deux ne soit simplement dans l'erreur.
Cette carte reste volontairement simple. Des penseurs comme Spinoza ou Kant ont cherché des voies de synthèse entre ces pôles plutôt que de choisir un camp ; on y reviendra dans un essai plus loin sur ce site.
Avant de demander qui a raison, il vaut la peine de demander : à quelle question, au juste, chacun répond-il ?
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour continuer
- Sur le geste philosophique lui-même : Ce que veut dire philosopher.
- Sur la question du point de départ non prouvé, dans six traditions différentes : Le cercle que personne n'évite.
- Sur le nihilisme et la question du sens, vécue plutôt qu'abstraite : Le sens malgré tout.
- Pour voir cette grille appliquée à un débat théologique concret : L'autre histoire de l'islam sunnite.
