Ce que veut dire philosopher
Un enfant demande pourquoi. On répond. Il redemande pourquoi à la réponse. À la troisième ou quatrième relance, il a déjà fait ce que fait un philosophe.
Il est vingt heures passées, et il faudrait que ça s'arrête là. « Va te coucher, il est tard. » « Pourquoi il est tard ? » « Parce que demain il y a l'école, et que tu as besoin de dormir. » « Pourquoi j'ai besoin de dormir ? » On répond, un peu plus vite, un peu moins sûr : la fatigue, la croissance, le cerveau qui range ses souvenirs pendant la nuit. « Pourquoi le cerveau il fait ça la nuit et pas le jour ? » Et là, quelque chose cède. Ce n'est plus l'enfant qui manque de réponse. C'est l'adulte.
Rien d'extraordinaire dans cette scène ; elle se rejoue dans toutes les langues, tous les soirs, dans des millions de maisons. Et pourtant, sans le savoir, sans le vouloir, cet enfant vient de faire exactement ce que fait un philosophe depuis que la philosophie existe : il a refusé de s'arrêter à la première réponse. Il n'a rien contesté, il n'a rien affirmé de son côté. Il a simplement continué à demander pourquoi, une fois de plus que ce que la conversation prévoyait, jusqu'à ce que quelqu'un touche le fond de ce qu'il croyait savoir.
❦Un pourquoi de trop
La plupart de nos journées se passent très bien sans qu'on ait besoin de remonter jusque-là. On sait, plus ou moins, pourquoi on se lève, pourquoi on travaille, pourquoi on aime qui on aime. Ces raisons suffisent, et il serait épuisant de les remettre en cause à chaque instant : personne ne pourrait vivre en interrogeant tout, tout le temps. La philosophie n'est pas cette interrogation permanente. C'est autre chose de plus rare, et de plus précis : le moment où, sur une question en particulier, on accepte de poser un pourquoi de trop. Un pourquoi qui dérange, parce qu'il n'a pas de réponse toute prête, et qu'il oblige à regarder ce qu'on tenait pour acquis.
Ce moment n'a pas besoin d'un livre ni d'une salle de cours. Il peut naître d'un enfant qui insiste, d'un deuil qui fait soudain se demander ce qu'est le temps, d'une phrase entendue en passant qui, une fois qu'on s'y arrête, ne veut plus rien dire d'évident. « C'est de sa faute, il l'a choisi. » Choisir : qu'est-ce que ça veut dire, au juste, choisir quelque chose ? On croyait le savoir. On s'aperçoit qu'on ne l'avait jamais vraiment demandé.
❦Une très vieille habitude, dans plusieurs langues
Les Grecs ont donné à cette habitude un nom qui a traversé les siècles jusqu'à nous : philosophia, l'amour de la sagesse. Le mot n'annonce pas qu'on la détient, cette sagesse ; il dit seulement qu'on la cherche, et qu'on continue de la chercher. Socrate, qu'on situe à l'origine de ce geste, ne rédigeait pas de traités : il posait des questions, dans les rues d'Athènes, à qui voulait bien lui répondre, jusqu'à ce que son interlocuteur découvre que ce qu'il croyait savoir avec certitude ne tenait pas, une fois examiné de près.
Mais ce geste n'a pas attendu les Grecs pour exister ailleurs, et il ne leur appartient pas en propre. La tradition islamique classique a son propre mot pour cette réflexion patiente : le naẓar, l'examen raisonné, le fait de tourner et retourner une question par la raison au lieu de recevoir la réponse toute faite ; les théologiens ont bâti sur lui des siècles de débats sur Dieu, la justice, la liberté humaine. Elle a aussi le mot burhān, la démonstration, la preuve qu'on ne peut pas se contenter de croire mais qu'il faut établir. Et en Chine, à peu près au moment où Aristote enseignait à Athènes, un texte rapporte cette scène : Zhuangzi et son ami Huizi se promènent sur un pont au-dessus de la rivière Hao. Zhuangzi regarde les poissons et dit : « Voyez comme ils nagent à leur aise, c'est là le bonheur des poissons. » Huizi répond du tac au tac : « Tu n'es pas un poisson. D'où sais-tu ce qui rend les poissons heureux ? » Et les voilà partis, sur ce pont, à débattre de ce qu'on peut savoir de l'expérience d'un autre être. Deux amis, une promenade, une remarque en l'air, et un « comment le sais-tu ? » de trop : c'est exactement la scène de l'enfant, dans une autre langue et un autre siècle. Philosopher n'est donc pas une affaire de géographie. C'est un geste que plusieurs civilisations ont découvert, chacune à sa manière, sans toujours se lire : tenir une question ouverte plus longtemps que la conversation ordinaire ne le permet.
❦Ce que ça change, concrètement
Philosopher ne consiste pas à accumuler des opinions sur tout. C'est même souvent le contraire : c'est ralentir devant une question qu'on croyait résolue, et accepter, un moment, de ne plus savoir. Ce moment est inconfortable. C'est pour cela qu'on l'évite la plupart du temps, et qu'on a raison de l'éviter presque toujours : il faut bien vivre, décider, agir, sans repasser chaque fondement au crible avant chaque geste. Mais certaines questions méritent qu'on s'y arrête vraiment. Qu'est-ce que la justice ? Qu'est-ce que je dois à autrui ? Qu'est-ce que croire, et est-ce que je crois vraiment ce que je dis croire ? Ce qui distingue ces questions-là, ce n'est pas leur solennité. C'est qu'elles ne se laissent pas refermer par une réponse rapide, et qu'on en sort changé, un peu, si on accepte de s'y attarder.
C'est cette attitude, plus qu'une liste de doctrines, que cette revue essaie de pratiquer. Ne pas s'arrêter à la première évidence. Se laisser contredire par ce qu'on lit, plutôt que de lire pour confirmer ce qu'on pensait déjà. Et croiser les traditions, parce que le même pourquoi de trop surgit parfois à des siècles et des continents d'écart : un théologien de Bagdad du onzième siècle et un Écossais des Lumières ont fait, sans se lire, très exactement la même remarque sur ce qu'on voit vraiment quand on croit voir une cause ; l'essai Ce qui distingue une école raconte cette rencontre qui n'a jamais eu lieu. Repérer ces échos, c'est tout le sens du nom de cette revue : majmaʿ, le confluent, l'endroit où des courants venus de loin se rejoignent.
Philosopher, ce n'est pas savoir plus de choses. C'est accepter, sur une question qui le mérite, de poser un pourquoi de trop.
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Pour continuer
- Si la question de la méthode de lecture vous intéresse : Qu'est-ce qu'une lecture ?
- Si vous voulez voir cette attitude appliquée à une grande question philosophique : Le libre arbitre et le décret.
- Si la psychologie des profondeurs vous attire plutôt : Ce qui agit sans qu'on le sache.
- Pour comprendre l'esprit général de cette revue : Méthode.
