Ce qui agit sans qu'on le sache
Une colère trop forte, un rêve qui reste, un agacement qui en dit long : ce que Jung en a fait.
Il y a des moments où l'on se surprend soi-même. Une colère qui monte d'un coup, pour un détail, et qui semble venir de plus loin que la situation ne le justifie. Un rêve, la nuit dernière, étrange ou banal, mais qui reste en tête toute la journée sans qu'on sache pourquoi. Ou cet agacement, devant quelqu'un qui « se met trop en avant » ou qui « ne pense qu'à lui », un agacement disproportionné, presque physique, alors que la personne ne nous a rien fait directement.
Si une part de soi semble parfois agir avant qu'on ait eu le temps de réfléchir, ou réagir avec une intensité qu'on ne se reconnaît pas, ce n'est pas un défaut de caractère isolé. C'est une observation que le psychiatre suisse Carl Gustav Jung (1875-1961) a faite, des centaines de fois, en écoutant ses patients. Les mots qu'il a proposés pour la décrire, l'inconscient, l'ombre, les archétypes, le Soi, peuvent sembler du jargon à qui n'a jamais ouvert un livre de psychologie. Ce n'est pas du jargon : ce sont des noms donnés à des choses qu'on a déjà vécues.
Une maison à plusieurs étages
Commençons par une image, que Jung lui-même a utilisée. Imaginez votre esprit comme une maison. Au rez-de-chaussée, bien éclairé, ce que vous savez de vous-même en ce moment : vos pensées présentes, ce que vous regardez, ce dont vous avez conscience. C'est la conscience.
Mais la maison a d'autres pièces, dans la pénombre. Au sous-sol, des souvenirs qu'on a oubliés sans les avoir perdus, des réactions qu'on ne s'explique pas, des envies qu'on préfère ne pas s'avouer. Tout cela existe, agit même, sans qu'on le voie : c'est l'inconscient. Le mot ne désigne pas une absence, mais une présence qu'on ne perçoit pas directement, un peu comme on ne voit pas la cave depuis le salon, sans que la cave cesse d'exister ou de soutenir la maison.
❦L'ombre : ce qu'on refuse de voir
Parmi les pièces du sous-sol, Jung en distingue une qu'il appelle l'ombre. Ce n'est pas, malgré le nom, le « mal » qui serait en nous. C'est plus précis et plus banal : l'ombre, c'est tout ce que nous avons appris à ne pas montrer, parfois même à ne pas voir en nous, parce que cela ne correspond pas à l'image qu'on veut donner de soi.
Reprenons la première scène, la colère qui monte d'un coup pour un détail. Quelqu'un élevé à être toujours gentil aura appris, très tôt, que la colère n'est pas une émotion « acceptable » chez lui. Il ne va pas pour autant cesser de ressentir de la colère : il va cesser de la voir. Elle continue d'exister, dans l'ombre, et un jour, pour une raison minuscule, presque rien, elle remonte d'un coup, avec une force qui semble disproportionnée par rapport au prétexte. Le prétexte est petit ; ce qui sort, lui, s'est accumulé pendant longtemps. Quelqu'un élevé à être fort fera la même chose avec sa peur, quelqu'un élevé à toujours partager fera la même chose avec son envie de garder quelque chose pour lui. Jung a nommé ce retour en force l'énantiodromie : la loi selon laquelle ce qu'on refoule ne disparaît pas, mais s'accumule, et revient par-derrière avec d'autant plus de force qu'on l'a plus longtemps ignoré. Le seul moyen d'y échapper n'est pas de redoubler de refoulement, mais de regarder l'ombre en face, comme quelque chose de distinct du moi, et de l'intégrer plutôt que de la subir.
L'ombre a une autre habitude qui la trahit : la projection. C'est la troisième scène, l'agacement disproportionné. Ce qu'on refuse de voir en soi, on le voit avec une netteté frappante chez les autres, et on le leur reproche avec une intensité hors de proportion. Quelqu'un qui s'interdit depuis toujours de « se mettre en avant » sera souvent celui que l'attitude des autres, sur ce point précis, agace le plus. Ce n'est pas une règle absolue ni une excuse facile à donner dans chaque dispute ; c'est une question à garder en réserve pour les fois où l'agacement semble trop fort pour la situation : et si ce n'était pas seulement de l'autre que ça parle ?
❦Les archétypes : des histoires qu'on connaît déjà
L'ombre est personnelle : ce sont mes refus à moi, mon éducation à moi. Mais Jung a remarqué quelque chose de plus large, une couche de l'inconscient qui n'appartient pas à une seule personne. C'est là qu'intervient la deuxième scène : le rêve qui reste en tête. Beaucoup de gens, à un moment ou un autre, ont fait le rêve d'un examen qu'ils n'ont pas préparé, ou celui d'être poursuivis sans pouvoir courir vite, ou celui de perdre quelque chose d'essentiel sans pouvoir le retrouver. Ce ne sont pas des rêves « personnels » au sens où ils seraient propres à une seule vie : presque tout le monde, dans toutes les cultures, en a fait une version.
Jung a remarqué ce genre de répétition à grande échelle, en écoutant des récits, des mythes et des rêves venus de cultures très éloignées les unes des autres : certaines figures et certains motifs reviennent partout. Le sage qui guide au bon moment, le héros qui doit quitter sa maison pour devenir quelqu'un, l'épreuve qui change celui qui la traverse. Jung a appelé ces motifs récurrents des archétypes, non des images précises, mais des moules que chaque culture, chaque époque, chaque personne remplit à sa façon. Michel Cazenave, l’un des meilleurs lecteurs de Jung en langue française, formulait ainsi ce passage du personnel au collectif : « Ma psychologie n'est jamais que le champ dans lequel se manifeste quelque chose qui est bien au-delà de moi. » L'inconscient collectif n'est donc pas seulement ce que l'humanité a accumulé : c'est ce qui nous traverse, et qui agit en nous sans que nous en soyons la source. Le rêve d'examen est, à sa manière, une petite version de l'archétype de l'épreuve : on y est jugé, sans préparation, sur quelque chose qui compte. Ce qui est remarquable, c'est l'intensité de la réaction. Jung notait que les images archétypiques ont un caractère numineux : un pouvoir de saisir et d'émouvoir qui dépasse ce que le contenu explicite justifierait. C'est cette qualité qui explique pourquoi certains rêves restent, pourquoi certains mythes traversent les siècles sans vieillir, pourquoi certains symboles touchent des personnes qui n'ont aucun rapport culturel entre elles.
L'idée n'a rien de mystique : c'est une observation sur la manière dont l'esprit humain, partout, raconte certaines histoires. C'est cette idée qui permettra, par exemple, à l'essai sur le Confluent des deux mers de mettre en regard un récit coranique et une structure que Jung retrouvait ailleurs : non parce que l'un copierait l'autre, mais parce que tous deux mettent en scène un même type de passage.
Si un rêve ou un récit touche avec une intensité qui dépasse ce qu’il semble justifier, c’est souvent le signe qu’il active quelque chose de cet ordre. Pas une révélation, pas un oracle : juste un motif qui résonne, et qui mérite une seconde d'attention plutôt qu'un haussement d'épaules.
Une carte, pas une preuve
Tout ceci décrit une manière de penser l'esprit, féconde et largement reprise, mais ce n'est pas une physique de l'âme : on ne mesure pas un archétype en laboratoire. Trois portes pour la même pièce fait ce bilan honnête. Ce vocabulaire est une carte, pas un territoire : utile pour s'orienter, à condition de ne pas la prendre pour la réalité elle-même.
❦Le moi et le Soi
Deux derniers mots, faciles à confondre. Le moi (l'ego), c'est le « je » de tous les jours : celui qui décide, planifie, se présente aux autres, et qui, dans les trois scènes du début, est surpris par ce qui vient de se passer. Il est nécessaire, mais il a un travers, celui de se croire le centre de tout, alors qu'il n'est qu'une petite partie de ce qui nous compose, celle qui est éclairée, au rez-de-chaussée.
Le Soi (avec une majuscule, dans le vocabulaire jungien), c'est autre chose : non le moi en plus grand, mais le centre et la totalité de la personne, conscience et inconscient réunis, l'ombre comprise. Le moi en fait partie, comme la Terre fait partie du système solaire ; le Soi serait le soleil, autour duquel le moi tourne sans toujours le savoir. Jung disait encore que le symbole est le Soi en acte : chaque fois qu'une image, un rêve, un récit, nous touche avec une intensité qui dépasse sa surface, c'est le Soi qui cherche à se rendre perceptible au moi.
Le moi tourne ;
le Soi est le centre.
❦L'individuation : devenir entier
Le travail d'une vie, pour Jung, porte un nom : l'individuation. Ce n'est pas devenir parfait, ni se débarrasser de l'ombre. C'est, peu à peu, faire connaissance avec les pièces de la maison qu'on évitait, les reconnaître comme siennes, et ainsi devenir plus entier, moins divisé entre ce qu'on montre et ce qu'on est.
Concrètement, cela ne ressemble pas à une révélation soudaine, mais plutôt à ces trois scènes du début, prises un peu différemment. La colère disproportionnée devient une occasion de se demander ce qu'elle protège. Le rêve qui reste en tête devient une question plutôt qu'un détail à oublier. L'agacement envers quelqu'un devient, parfois, un miroir. Le moi ne disparaît pas dans ce travail ; il apprend simplement qu'il n'est pas seul dans la maison, et qu'il a tout intérêt à composer avec ses autres pièces plutôt qu'à prétendre qu'elles n'existent pas.
C'est ce mouvement, descendre en soi pour s'unifier, que les essais sur l'ombre et le nafs, sur les rêves et sur le Confluent des deux mers mettront en regard avec des textes plus anciens.
Une colère trop forte, un rêve qui reste, un agacement qui en dit long : trois portes vers le sous-sol de la même maison, la vôtre. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Sur ce qui, chez Freud et Jung, a résisté à l'examen : Trois portes pour la même pièce.
- L'ombre mise en regard du nafs coranique : L'ombre et le nafs.
- Le moi et le Soi à l'œuvre dans un récit coranique : Le Confluent des deux mers.
- Pour les termes rencontrés ici : le glossaire.
- D'autres portes possibles vers la même scène, avec Freud et Adler : Trois portes pour la même pièce.
- À lire avec : La lecture symbolique et Le monde entre deux.
