Psychologie · Religion

Les rêves : de Yūsuf à Jung

La langue de l’âme, entre l’oracle et le bruit.

Au petit matin, quelqu’un s’éveille le cœur battant. Les images se défont déjà, mais une impression demeure, insistante, comme si la nuit avait voulu dire quelque chose. Tout le monde connaît ce moment, et la question qui le suit : ce rêve n’était-il qu’un bruit d’un cerveau qui se range, ou une parole adressée ? Pendant des millénaires, l’humanité a penché pour la parole. La modernité a penché pour le bruit. Cet essai cherche le fil étroit entre les deux.

En bref

  • L’histoire de Yūsuf, du rêve d’enfant à sa réalisation des décennies plus tard, sert de fil conducteur à tout l’essai.
  • La tradition distingue trois sortes de rêves : la plupart ne sont pas des messages, un garde-fou posé avant Freud et Jung.
  • Freud y voit l’expression déguisée d’un désir refoulé ; Jung, un message du Soi qui compense ou qui guide.
  • Quatre rêves concrets, dont le célèbre scarabée de Jung, illustrent quatre mécanismes différents, avant une lecture du sommeil lui-même comme « petite mort » (Coran 39:42).
Dans cet essai
  1. 1Yūsuf, l’enfant qui rêvait
  2. 2Trois sortes de rêves
  3. 3Freud : la voie royale
  4. 4Jung : le rêve qui guide
  5. 5Quatre rêves, quatre leçons
  6. 6Lire un rêve comme un texte
  7. 7Le sommeil, cette petite mort

Car le rêve n’est sans doute ni un oracle qu’on lit au pied de la lettre, ni un déchet sans valeur. Il est une langue de l’âme, à interpréter avec discernement. Pour le montrer, commençons par l’histoire d’un enfant qui rêvait.

Yūsuf, l’enfant qui rêvait

Le Coran appelle l’histoire de Yūsuf « le plus beau des récits ». Elle s’ouvre sur un rêve d’enfant :

إِنِّي رَأَيْتُ أَحَدَ عَشَرَ كَوْكَبًا وَالشَّمْسَ وَالْقَمَرَ رَأَيْتُهُمْ لِي سَاجِدِينَ« J’ai vu onze astres, et le soleil et la lune ; je les ai vus se prosterner devant moi » · Coran 12, 4

Le songe est obscur, et il déclenche la jalousie des frères. Mais il est vrai : des décennies plus tard, parents et frères s’inclineront devant Yūsuf devenu ministre d’Égypte. Entre-temps, en prison, il aura interprété le rêve de deux codétenus, puis celui du roi, ces sept vaches grasses dévorées par sept maigres qui annonçaient sept années d’abondance suivies de sept de famine, sauvant tout un peuple. Le Coran nomme ce don une science enseignée par Dieu :

رَبِّ قَدْ آتَيْتَنِي مِنَ الْمُلْكِ وَعَلَّمْتَنِي مِن تَأْوِيلِ الْأَحَادِيثِ« Seigneur, Tu m’as donné part au pouvoir et enseigné l’interprétation des songes » · Coran 12, 101

Deux leçons, déjà. Le rêve peut porter du vrai. Mais ce vrai n’est jamais à la surface : il demande un lecteur, une interprétation, un taʾwīl. Le songe parle en images, jamais en clair.

Trois sortes de rêves

La tradition musulmane est, sur ce point, étonnamment sobre. Elle distingue trois origines au rêve. Il y a la ruʾyā, le songe véridique, tenu pour « une part de la prophétie ». Il y a le ḥulm, le cauchemar de trouble, qu’on rapporte aux peurs et qu’il vaut mieux ne pas colporter. Et il y a, de loin le plus fréquent, le simple ḥadīth al-nafs : l’âme qui rumine les soucis du jour. Autrement dit, la tradition prévient d’emblée : la plupart des rêves ne sont pas des messages.

d’où vient un rêve ? ruʾyā le songe vrai ḥadīth al-nafs les échos du jour ḥulm le trouble, la peur
La tradition distingue trois sources. Le discernement, donc, est requis d’emblée : tout rêve n’est pas une annonce.

Freud : la voie royale

En 1900, Sigmund Freud publie L’interprétation du rêve et bouleverse la question. Le rêve, dit-il, n’est pas un hasard : c’est l’accomplissement déguisé d’un désir refoulé, et la « voie royale » vers l’inconscient. Sous le contenu manifeste, les images dont on se souvient, se cache un contenu latent, le vrai sens, que le « travail du rêve » a masqué. L’intuition est puissante, et elle rejoint celle de Yūsuf : le rêve a un sens, et ce sens vient de l’intérieur. Sa limite est sa raideur : tout y est ramené au désir refoulé, le plus souvent sexuel, comme si le songe était un code à déchiffrer mot à mot.

Jung : le rêve qui guide

C’est là que Carl Jung rompt avec son maître. Le rêve, pour lui, n’est pas seulement un désir masqué : il compense l’attitude consciente, il oriente, il est la psyché qui se parle à elle-même pour tendre vers son unité. Jung le formule précisément : la fonction des rêves est de rétablir l'équilibre psychologique en reconstituant par le matériel onirique l'équilibre total du psychisme. Le rêve n'est pas un message crypté : c'est la psyché en train de se parler à elle-même. Les images qui y reviennent ne sont pas un chiffre fixe, mais des symboles ouverts, qui pointent au-delà d’eux-mêmes, et dont certains, dit Jung, sont communs à toute l’humanité. On y croise l’ombre, cette part de soi qu’on refuse de voir le jour. Le rêve devient une voix : celle du Soi qui s’adresse au moi. Rien ne le montre mieux que des cas précis. Un exemple clinique d'abord, qui ne vient pas de Jung lui-même mais qui illustre ce qu'il voulait dire. Le psychiatre Stanislav Grof avait pour patient Otto, qui souffrait d'une peur pathologique de la mort. Au cours d'une séance, Otto ressentit le besoin impérieux de dessiner des motifs géométriques très précis, une figure de labyrinthe qui lui semblait juste, sans qu'il sache pourquoi. Des années plus tard, le mythologue Joseph Campbell reconnut ces dessins : c'était exactement la déesse gardienne du monde souterrain dans la tradition malékuléenne de Nouvelle-Guinée, une culture qu'Otto n'avait jamais rencontrée. Ni le patient ni son médecin ne connaissaient cette tradition. Pour Jung, ce genre de surgissement était la preuve que l'inconscient collectif n'est pas une hypothèse abstraite : c'est une réalité psychique observable, qui dépasse la biographie de chacun.

Quatre rêves, quatre leçons

Quatre suffisent, chacun révélant une chose différente que le rêve sait faire : dévoiler, dire l’instinct, rééquilibrer, transformer.

Dévoiler : la maison. Jung lui-même rêve qu’il visite une maison. À l’étage, un salon clair, meublé au goût du jour. Il descend : le rez-de-chaussée est plus ancien, médiéval ; un escalier mène à une cave romaine, puis, sous une dalle, à une grotte taillée dans le roc, jonchée d’ossements très anciens. Freud, à qui il raconte le rêve, n’y cherche qu’un désir de mort. Jung y voit la coupe de l’âme : la conscience en haut, et sous elle les couches de plus en plus profondes de l’esprit, jusqu’au fond commun à toute l’humanité, l’inconscient collectif. Le même rêve, deux mondes : toute leur rupture est là.

Dire l’instinct : le cheval. Jung rangeait le cheval parmi les symboles les plus constants : il est l’instinct, la force vitale qui nous emporte, le corps et son énergie. Aussi le sens d’un rêve de cheval tient-il à notre rapport avec lui. Le monter et le guider, c’est tenir ses passions ; en être désarçonné, c’est en perdre la maîtrise. Et le fuir ? Qu’une jeune fille rêve d’échapper à des chevaux qui la poursuivent, et ce ne sont pas des bêtes qu’elle fuit : c’est sa propre vie instinctive qui s’éveille, cette force neuve qui l’effraie autant qu’elle l’attire. Le rêve ne la juge pas ; il lui montre ce qu’elle n’ose pas encore regarder.

Rééquilibrer : la compensation. Le rêve, pour Jung, agit souvent comme un contrepoids à ce que la veille exagère. Tel homme qui idéalise son père à l’excès, et n’ose vivre sa propre vie, le verra en rêve tituber, ridicule : non par mépris, mais parce que la psyché cherche à desserrer une admiration qui l’étouffe. Tel autre, trop sûr de lui, se rêvera mendiant. Le songe ne flatte pas le moi ; il rétablit l’équilibre que le jour a rompu.

Transformer : le scarabée. Une patiente brillante, toute en raison, bloque une cure qui n’avance plus. Un jour, elle raconte un rêve : on lui offre un bijou, un scarabée d’or. À cet instant, Jung entend cogner à la fenêtre ; un insecte vert doré, proche cousin du scarabée, cherche à entrer. Il l’attrape et le lui tend. En Égypte, le scarabée est le signe de la renaissance : la coïncidence et le symbole fissurent d’un coup sa carapace rationnelle, et la cure repart. Parfois le rêve ne décrit pas, il transforme.

Lire un rêve comme un texte

On retrouve ici la méthode même de cette revue. Un rêve se lit comme un texte symbolique : il a un ẓāhir, ses images apparentes, et un bāṭin, son sens caché, qu’on n’atteint que par l’interprétation. Et comme pour un texte, deux erreurs opposées guettent. La psychologie analytique nomme cette démarche le dialogue intérieur : on n'interprète pas le rêve depuis l'extérieur, on entre en conversation avec lui. Henry Corbin y ajoutait une nuance précieuse : dans le rêve, le moi imaginal se mêle aux images et sait que ces images ne lui appartiennent pas. Elles viennent d'ailleurs, elles passent par lui, c'est pourquoi on peut les lire sans les commander.

l’oracle tout est signe le bruit rien n’a de sens le symbole à interpréter
Ni oracle qui dicterait l’avenir, ni bruit insignifiant. Le symbole invite à comprendre, il ne commande pas.

D’un côté, la superstition : prendre chaque rêve pour une prédiction, régler sa vie sur lui, courir chez l’interprète comme chez le devin. De l’autre, le réductionnisme : décréter que l’âme n’a rien à dire, que tout cela n’est que décharge nerveuse. La voie juste se tient au milieu : écouter le rêve comme on écoute un poème, qui éclaire sans jamais sommer.

Le sommeil, cette petite mort

Reste une intuition plus profonde, que le Coran formule d’une image saisissante :

اللَّهُ يَتَوَفَّى الْأَنفُسَ حِينَ مَوْتِهَا وَالَّتِي لَمْ تَمُتْ فِي مَنَامِهَا« Dieu recueille les âmes à leur mort, et celles qui ne meurent pas, pendant leur sommeil » · Coran 39, 42

Le sommeil est comme une petite mort : chaque nuit, le moi lâche prise, et quelque chose en nous continue, voit, assemble. Le rêve est peut-être cela d’abord, avant tout message : la preuve, éprouvée chaque nuit, que nous sommes plus vastes que notre volonté éveillée. Il rappelle au moi, qui se croit le maître, qu’il n’est qu’un habitant de la maison.

Deux dérives La superstition, qui fait du rêve un oracle et décide d’une vie sur une image de la nuit : la tradition elle-même y résiste, en rappelant que la plupart des rêves ne sont que l’écho du jour. Et le réductionnisme, qui n’y voit qu’un déchet : il ferme l’oreille à une langue ancienne. Entre les deux, une humilité : toute interprétation reste une conjecture, jamais une certitude. Des interprétations, pas des verdicts.

Au réveil, l’image s’efface, mais la question demeure. On l’honore le mieux non en lui obéissant, non en l’ignorant, mais en l’écoutant. Et sur ce que l’âme murmure dans la nuit, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Le Coran, sourate Yūsuf (12), « le plus beau des récits ».
  • Sigmund Freud, L’interprétation du rêve (1900).
  • Carl Gustav Jung, L’homme et ses symboles (1964).
  • Carl Gustav Jung, Problèmes de l’âme moderne (1933), sur l’analyse pratique des rêves (la maison, le cheval).
  • Carl Gustav Jung, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées (1961).
  • À lire avec : Trois portes pour la même pièce, Le confluent des deux mers et La lecture symbolique.