Le Confluent des deux mers
Jung, Khidr et le voyage du moi vers le Soi
Vers la fin de sa vie, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung écrit un essai sur la renaissance, cette idée, présente dans toutes les cultures, qu'un être humain peut mourir à ce qu'il était pour renaître plus entier. Et pour l'illustrer, il choisit un texte qui n'est pas le sien : la dix-huitième sourate du Coran, celle qu'on nomme الكهف, « la Caverne ». Le fait mérite qu'on s'y arrête. Jung n'a pas deviné de loin une ressemblance : il a lu, il s'est arrêté, et il a reconnu là, ce sont ses termes, une vérité psychologique, et non une simple croyance.
La question n'est donc pas de savoir si les deux traditions se ressemblent ; la ressemblance, Jung l'a vue lui-même. La question est : que décrivent-elles toutes les deux ? La réponse, en un mot : comment un être humain devient entier. Comment il cesse d'être un petit personnage crispé, qui se croit le centre de tout, pour s'ouvrir à quelque chose de plus vaste qui, depuis toujours, l'habitait. Le mystique appelle cela un chemin ; Jung l'appelle l'individuation. Deux noms pour un même franchissement.
Cinq mots pour suivre Jung
Pour comprendre la suite, cinq mots suffisent. L'inconscient : vous n'êtes pas seulement ce que vous savez de vous ; sous la pointe éclairée de la conscience s'étend une masse immergée. Les archétypes : dans le fond le plus profond vivent des figures qui reviennent dans tous les mythes du monde, le sage, la mère, le héros, le guide. Ce sont des moules, que chaque culture remplit à sa façon. Voilà pourquoi un récit arabe peut bouleverser un Suisse du vingtième siècle.
Le moi (l'ego) : le « je » de tous les jours, qui décide et planifie, utile, mais porté à se croire le tout. Le Soi (avec majuscule) : non pas le moi en plus grand, mais le centre et la totalité de la personne, conscient et inconscient réunis. Le moi en fait partie comme la Terre appartient au système solaire ; le Soi est le soleil autour duquel, sans le savoir, il tourne. Enfin l'individuation : le voyage par lequel le petit moi se réconcilie avec le grand Soi. Ces cinq mots sont expliqués en détail dans Ce qui agit sans qu'on le sache ; ici ils servent seulement de boussole. Une autre boussole vient de plus loin. Le philosophe français Henry Corbin, spécialiste de la mystique islamique et ami de Jung à travers les rencontres d'Eranos, a proposé une formule frappante : pour s'orienter dans la psyché, il faut faire un ta'wīl vers l'âme, en l'âme et avec l'âme, comme les soufis voyagent vers Dieu, en Dieu et avec Dieu. L'essai que vous lisez fait ce geste, et le récit de Khidr en est le support.
Le moi tourne ;
le Soi est le centre.
❦L'histoire, racontée simplement
Moïse, le prophète, le législateur, l'homme qui parle à Dieu, se met en route avec un jeune serviteur, à la recherche d'un lieu précis : le point où deux mers se rejoignent.
وَإِذْ قَالَ مُوسَىٰ لِفَتَاهُ لَا أَبْرَحُ حَتَّىٰ أَبْلُغَ مَجْمَعَ الْبَحْرَيْنِ« Je ne m'arrêterai pas avant d'atteindre le confluent des deux mers » · Coran 18, 60
Ils emportent un poisson pour leur repas. Au lieu même qu'ils cherchaient, le poisson mort reprend vie et file dans la mer. C'est le signe. Ils reviennent sur leurs pas et trouvent un homme. Le Coran ne le nomme pas : « un serviteur parmi Nos serviteurs », à qui Dieu a donné un savoir venu directement de Lui. La tradition l'appellera Khidr, « le Verdoyant ». Moïse demande à le suivre pour apprendre. La réponse est un avertissement :
إِنَّكَ لَن تَسْتَطِيعَ مَعِيَ صَبْرًا« Tu ne pourras pas être patient avec moi » · Coran 18, 67
Suivent trois actes, chacun plus scandaleux : Khidr perce une barque, tue un jeune garçon, puis répare gratuitement le mur d'une ville qui leur a refusé l'hospitalité. À chaque fois, Moïse, révolté, ne peut se taire. Et à la séparation seulement, le sens se dévoile : la barque fut abîmée pour la soustraire à un roi qui confisquait les bonnes embarcations ; l'enfant fut ôté pour épargner à ses parents croyants une descendance qui les aurait entraînés dans le mal ; le mur protégeait le trésor de deux orphelins jusqu'à leur maturité. « Je n'ai rien fait de mon propre chef », conclut Khidr : tout obéissait à un ordre que Moïse ne pouvait pas voir.
❦Moïse, ou le moi qui croit savoir
Posons nos cinq mots sur le récit. Moïse est le moi, non pas un moi médiocre, mais le plus accompli qui soit : un prophète. Et c'est tout l'intérêt. Si même Moïse ne peut pas suivre, alors aucun moi, si éclairé soit-il, ne comprend par lui-même la logique de ce qui le dépasse. Ce qui le fait trébucher, à chaque fois, c'est l'objection : il juge avec sa mesure, et il a raison selon elle, tort selon une mesure plus vaste qu'il ne perçoit pas. C'est exactement, dit Jung, ce qui arrive au moi face au Soi : les opérations du centre profond paraissent absurdes, voire cruelles, parce qu'elles obéissent à une économie à long terme que la conscience ne saisit qu'après coup.
Et le mot que Khidr prononce d'emblée n'est pas un hasard : la patience, صبر. Toute l'épreuve consiste à y échouer, trois fois. Le récit met en scène la vertu même qui manque à Moïse : la capacité de se taire devant ce qu'on ne comprend pas encore.
❦Khidr, ou le Soi qui guide
Si Moïse est le moi, Khidr est une image du Soi : Jung l’écrit lui-même, en termes directs, « Khidr may well represent the self ». Vérifions : il guide, il sait ce que Moïse ignore, il agit selon un ordre invisible, exactement la fonction du Soi dans la psyché. Sa couleur, le vert, la végétation, l'immortalité que lui prête la tradition : autant de signatures de ce centre régénérateur. Et il apparaît précisément là où le poisson mort a repris vie, au seuil où l'on touche les eaux profondes, le point où les deux mers, conscience et inconscient, se mêlent. On ne rencontre le Soi qu'au bord de cette eau.
Le plus frappant : Jung n'a rien plaqué. Il a retrouvé ce que les soufis disaient de Khidr depuis toujours, le guide invisible des chercheurs sans maître, détenteur d'un savoir qui ne s'enseigne pas. Le grand mystique Ibn ʿArabî affirmait avoir été initié par lui. C'est mot pour mot la fonction que Jung prête au Soi.
Henry Corbin, dont l'œuvre entière porte sur ces guides de l'âme dans la mystique iranienne et islamique, a vu la même correspondance : le moi qui s'identifie seulement à sa conscience est la face zāhir de l'âme, à la surface du champ plus vaste de l'inconscient bāṭin. S'identifier seulement à son moi, c'est lire le livre de sa vie à la lettre, sans jamais faire le ta'wīl qui en dévoile le sens caché. Moïse lit Khidr à la lettre : la barque percée, l'enfant tué, le mur gratuit. C'est le zāhir. Ce qu'il ne peut pas encore lire, c'est le bāṭin, la signification que Khidr révèle seulement à la séparation.
❦Le savoir qu'on reçoit
Quand Moïse demande à suivre, le Coran précise la nature du savoir de Khidr : عِلْمًا مِّن لَّدُنَّا, « une science de Notre part ». Ce ʿilm ladunî, le « savoir d'auprès de Lui », ne s'acquiert pas : il est donné. Là est toute la différence. Moïse possède le savoir le plus haut qui s'apprend, la Loi, étudiée, transmise. Khidr possède le savoir qui se reçoit. Et la condition posée, « ne pose aucune question avant que je ne t'explique », n'est pas un caprice : c'est la règle de ce savoir-là. Tant que le moi exige de comprendre avant de suivre, il reste maître, et il manque tout.
On ne prend pas le Soi.
On consent à être conduit par lui.
C'est la charnière. L'individuation de Jung et le chemin des mystiques exigent le même renversement : cesser de vouloir posséder la vérité sur soi, apprendre à la recevoir. Et les trois épreuves dessinent une montée : lâcher un bien (la barque), lâcher son jugement immédiat sur le bien et le mal (l'enfant), lâcher jusqu'à l'attente d'être payé de retour (le mur réparé pour des ingrats). À chaque palier, le moi cède un peu de sa souveraineté.
❦Là où les chemins se séparent
Un essai honnête ne s'arrête pas où tout concorde. Sur le trajet, les deux cartes se superposent admirablement. Sur la nature du guide, elles divergent. Pour Jung, le Soi est intérieur : une instance de votre propre psyché, et Khidr en est le symbole. Pour le croyant, Khidr est un autre, réellement distinct, et son savoir descend d'un Dieu qui demeure absolument transcendant. Jung penche vers l'immanence, le divin comme structure de l'âme ; le Coran maintient la transcendance, le divin comme Tout-Autre.
Et la lecture psychologique n’est pas la seule à lire ce récit autrement qu’à la lettre. La tradition musulmane elle-même le travaille depuis des siècles, dans plusieurs directions. Les juristes y ont cherché les limites du savoir humain face à la Loi ; les commentateurs eschatologiques ont vu en Khidr une figure qui n’a pas goûté la mort et reviendra. Surtout, la tradition soufie en a fait le récit par excellence de la walāya, la proximité sanctifiante : Khidr y incarne le saint (walī) dont la science vient directement de Dieu (ʽilm ladunī), au point que certains maîtres se sont réclamés de son enseignement dans leurs visions. La lecture proposée ici, qui croise le récit avec Jung, s’ajoute à ces voies sans prétendre les remplacer ; elle éclaire un versant, celui de l’âme, que les autres laissaient dans l’ombre.
Faut-il en conclure que le rapprochement s'effondre ? Non, il faut seulement savoir ce qu'il prouve. Il prouve que les deux traditions ont cartographié le même chemin avec une précision rare. Il ne prouve pas que la destination soit la même. Et chacun reste libre d'y lire soit une seule réalité touchée par deux portes, soit la rencontre naturelle de deux sagesses décrivant les mêmes expériences. La beauté du parallèle, c'est qu'il tient dans les deux cas.
Jung et Corbin se sont eux-mêmes posé la question, sans jamais la trancher publiquement. Dans une lettre à Corbin, Jung lui écrivait que c'était « une joie extraordinaire d'être compris complètement ». Ils ont gardé cette convergence sous ce que Corbin nommait la ketmān, la discipline de l'arcane : ne pas dire ce qui doit se vivre. L'essai Le monde entre deux revient sur cet espace intermédiaire où Khidr, peut-être, attend encore.
Moïse a marché longtemps pour atteindre le confluent ; il était en lui depuis toujours. La rencontre des deux mers, le moi et ce qui le dépasse, n’a pas de lieu sur les cartes : elle se joue dans une vie qui consent à ne pas tout comprendre. Et sur ce qui se cache derrière les gestes de Khiḍr, comme derrière les nôtres, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- C. G. Jung, « Au sujet de la renaissance », dans Les Archétypes et l'inconscient collectif.
- Coran, sourate 18 (al-Kahf), versets 60 à 82.
- Henry Corbin, L'homme de lumière dans le soufisme iranien et L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn ʿArabī : sur Khidr et l'imaginal.
- Sur l'espace intermédiaire entre Jung et Corbin : Le monde entre deux.
- À lire avec : Ce qui arrête, La lecture symbolique, Le monde entre deux et Le sens avant le comment.
