Qui sont-ils ?
13 noms qui reviennent dans ces pages, en bref : qui ils étaient, et pourquoi ils comptent ici.
Certains noms reviennent souvent dans cette revue, parfois sans qu'on prenne le temps de les présenter, parce qu'un essai n'est pas une encyclopédie. Voici, pour chacun, deux ou trois phrases : qui il était, et ce que cette revue lui doit. Ce ne sont pas des notices biographiques complètes, seulement de quoi ne plus lire ces noms comme des inconnus.
Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198)
Juge, médecin et philosophe de Cordoue, surnommé « le Commentateur » pour ses commentaires d'Aristote. Il a défendu, contre certains de ses contemporains, que la raison et la révélation ne peuvent pas se contredire pour de bon, et que la philosophie est non seulement permise mais recommandée par le Coran lui-même. Sa pensée nourrit le titre même de cette revue, le confluent : Averroès et le droit de la raison lui est consacré, et son nom revient dans une dizaine d'autres essais.
❦Al-Ghazālī (1058-1111)
Théologien et mystique majeur, auteur de L'Incohérence des philosophes, qui critiquait les penseurs trop influencés, selon lui, par la philosophie grecque, Averroès lui répondra plus tard dans L'Incohérence de l'Incohérence. Al-Ghazālī représente, dans cette revue, le pôle de la prudence : une voie respectable, qu'on ne caricature pas en l'opposant à celle d'Averroès.
❦Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī (874-936)
Théologien né à Bassora, d'abord disciple de l'école rationaliste muʿtazilite qu'il quitte vers l'âge de quarante ans pour fonder une voie médiane portant son nom. Sa méthode : utiliser la raison pour protéger une lecture juste du texte révélé, sans jamais la faire primer sur lui. L'ashʿarisme qu'il fonde devient, pendant environ neuf siècles, la théologie dominante du monde sunnite. L'autre histoire de l'islam sunnite lui est consacré.
❦Ibn Taymiyya (1263-1328)
Théologien et juriste hanbalite né à Harran, réfugié à Damas devant l'invasion mongole. Principale référence de la tradition athari : il affirme le sens apparent des versets sur les attributs divins sans l'interpréter, mais sans en demander le « comment » (bilā kayf). Figure controversée de son vivant, il devient une référence majeure pour le salafisme et le wahhabisme des siècles plus tard. L'autre histoire de l'islam sunnite présente sa méthode face à celle d'al-Ghazālī.
❦Muḥammad ibn ʿAbd al-Wahhāb (1703-1792)
Théologien hanbalite né dans le Najd, en Arabie centrale. Développe une lecture de l'islam qu'il veut débarrassée des « ajouts » de la tradition théologique et conclut en 1744 un pacte avec Muḥammad ibn Saʿūd, donnant naissance à ce qui deviendra le wahhabisme et à l'alliance fondatrice de l'État saoudien. Resté local pendant deux siècles, ce courant ne se diffuse à l'échelle mondiale qu'après le choc pétrolier de 1973. L'autre histoire de l'islam sunnite retrace cette diffusion.
❦Niẓām al-Mulk (1018-1092)
Vizir persan des sultans seldjoukides, fondateur des Niẓāmiyya, premières grandes universités islamiques, dont la plus célèbre à Bagdad (1065 ou 1066 selon les sources). En y installant l'enseignement de la théologie ashʿarite, il en fait la doctrine officielle des institutions du monde sunnite pour plusieurs siècles. Assassiné en 1092. L'autre histoire de l'islam sunnite raconte ce tournant.
❦Maïmonide (1138-1204)
Philosophe et médecin juif, lui aussi né à Cordoue, contemporain d'Averroès. Son Guide des égarés cherche à concilier la philosophie aristotélicienne avec la Torah, notamment en refusant tout langage qui donnerait à Dieu un corps. Il apparaît surtout dans Raison et révélation, aux côtés d'Averroès et de Thomas d'Aquin.
❦Thomas d'Aquin (1225-1274)
Théologien et philosophe dominicain, le plus systématique des trois penseurs de Raison et révélation. Sa formule, « la grâce ne détruit pas la nature, elle l'accomplit », résume une position où la raison et la foi se complètent sans qu'aucune des deux n'ait à s'effacer.
❦Muhammad Shahrour (1938-2019)
Ingénieur syrien devenu, sur le tard, un penseur très discuté du Coran. Son principe de départ, « pas de vrais synonymes » en arabe, l'amène à redéfinir des mots qu'on traite d'ordinaire comme interchangeables : Livre, Coran, Critère, Rappel. Sa lecture est minoritaire et contestée, mais féconde ; Shahrour : le Livre et le Coran lui est consacré, avec ses critiques.
❦Toshihiko Izutsu (1914-1993)
Linguiste japonais, polyglotte qui apprit l'arabe pour lire le Coran dans le texte. Son livre God and Man in the Qur'an (1964) montre comment le sens d'un mot dépend du réseau de mots qui l'entourent, et comment le Coran a déplacé ce réseau autour d'un nouveau centre. C'est le sujet de Les mots et le monde.
❦Henry Corbin (1903-1978)
Spécialiste français de la philosophie islamique, en particulier de ses courants mystiques. Il a consacré sa vie à la lecture symbolique des textes, ce qu'il appelait le « sens spirituel ». La lecture symbolique lui rend hommage tout en signalant son risque : à force de chercher du sens caché partout, on peut finir par ne plus voir que soi.
❦Sigmund Freud (1856-1939)
Neurologue viennois, fondateur de la psychanalyse et de l'idée d'un inconscient actif, qui influence nos actes à notre insu. Beaucoup de ses thèses ont été contestées depuis, mais l'intuition de départ, qu'une part de nous nous échappe et nous gouverne, a durablement marqué la pensée. Trois portes pour la même pièce fait le bilan honnête de ce qui, chez lui, a tenu et de ce qui s'est effrité.
❦Carl Gustav Jung (1875-1961)
Psychiatre suisse, d'abord proche de Freud puis séparé de lui par un désaccord profond. Il a élargi l'inconscient à une dimension « collective » peuplée d'archétypes, et vu dans la religion une fonction vitale de la psyché plutôt qu'une illusion à dissiper. C'est sa pensée qui irrigue le fil de l'âme dans cette revue ; Ce qui agit sans qu'on le sache en présente les notions de base.
❦Alfred Adler (1870-1937)
Médecin viennois, membre du premier cercle de Freud avant de s'en séparer à son tour, pour fonder la psychologie individuelle. Son idée centrale, le sentiment d'infériorité commun à l'enfance et la façon dont chacun y répond, a marqué durablement la psychologie populaire, souvent sans qu'on associe son nom à l'idée. Trois portes pour la même pièce la met en regard de Freud et Jung.
❦Martin Buber (1878-1965)
Philosophe juif autrichien, penseur du dialogue et de la relation. Son livre Je et Tu (1923) distingue deux modes d'existence : la relation Je-Tu, où l'autre est rencontré comme sujet, et la relation Je-Cela, où il devient un objet ou un moyen. Une distinction simple, qui éclaire aussi bien la qualité d'une conversation que les effets de l'économie de l'attention. Je et Tu lui est consacré.
❦René Girard (1923-2015)
Anthropologue et philosophe français, auteur d'une théorie du désir mimétique : on ne désire pas spontanément un objet, on désire ce qu'un autre désire. Sa lecture de la violence collective (le bouc émissaire) et des textes bibliques en a fait une figure singulière, lue aussi bien par des théologiens que des économistes. Sa pensée est présente dans la section sur le désir mimétique de Maîtriser le désir.
❦Viktor Frankl (1905-1997)
Psychiatre viennois, fondateur de la logothérapie, déporté à Auschwitz en 1942. Il en est sorti avec une conviction clinique : la première motivation de l'être humain est la quête de sens, non le plaisir ni la puissance. Son livre Découvrir un sens à sa vie (1946) reste l'un des ouvrages de psychologie les plus lus au monde. Le sens malgré tout lui est consacré.
❦Nidhal Guessoum (né en 1960)
Astrophysicien algérien, auteur de travaux sur le rapport entre islam et science contemporaine. Il met en garde contre deux excès symétriques : faire dire au Coran la science d'aujourd'hui (l'iʿjāz scientifique), et faire de la science une preuve ou une réfutation de Dieu. Sa position, lire le comment sans prétendre prouver le pourquoi, traverse Les deux livres, L'univers ajusté et Le libre arbitre et le décret.
Et les autres ?
D'autres noms apparaissent ici et là, Hume, Kant, Augustin, Épictète, Ibn ʿArabî, Mary Douglas, et bien d'autres : la liste ci-dessus ne reprend que les figures les plus récurrentes, celles qui reviennent d'un essai à l'autre. Pour les autres, chaque essai donne le contexte nécessaire au moment où le nom apparaît.
