Philosophie · Religion

L’univers ajusté

Le réglage fin, le principe anthropique, et la tentation de la preuve.

Imaginez une console couverte de cadrans : la force de la gravité, la charge de l’électron, la vitesse d’expansion de l’univers, des dizaines d’autres. Imaginez maintenant que vous puissiez tourner ces molettes. Presque partout, le résultat serait un monde mort : pas d’étoiles, pas d’atomes stables, pas de chimie, donc personne pour s’en plaindre. Or les cadrans de notre univers sont réglés, tous, dans l’étroite plage qui rend la vie possible. Coïncidence ? Nécessité ? Ou main qui règle ? C’est la question du « réglage fin », et elle mérite mieux que l’enthousiasme des apologètes comme que le haussement d’épaules des sceptiques.

En bref

  • Les constantes de l’univers semblent réglées avec une précision extrême : le moindre écart rendrait la vie impossible.
  • Trois lectures de ce fait : le hasard (multivers), ou un dessein ; le principe anthropique fort en explore les limites.
  • Le principe anthropique faible est logique mais ne suffit pas seul : il faut se garder du « dieu-des-trous », une preuve fondée sur une lacune de la science.
  • L’essai conclut sur deux écueils symétriques : sur-interpréter en preuve, ou balayer l’émerveillement comme non scientifique.
Dans cet essai
  1. 1La lame du rasoir
  2. 2Un même fait, trois lectures
  3. 3Le principe anthropique
  4. 4Pourquoi ce n’est pas une preuve
  5. 5De la preuve à l’émerveillement

La lame du rasoir

Les exemples sont nombreux et vertigineux. Si la force qui régit l’expansion, la fameuse constante cosmologique, était à peine plus forte, l’univers se serait dispersé trop vite pour former des galaxies ; à peine plus faible, il se serait effondré sur lui-même. L’ajustement requis est d’une précision que l’esprit peine à concevoir. De même, l’astronome Fred Hoyle découvrit que la fabrication du carbone dans les étoiles, donc de la chimie de la vie, dépend d’une coïncidence si exacte qu’elle le troubla profondément, lui pourtant athée : il y voyait comme un univers « truqué ».

وَخَلَقَ كُلَّ شَيْءٍ فَقَدَّرَهُ تَقْدِيرًا« Il a créé toute chose et l’a déterminée d’une mesure exacte » · Coran 25, 2

Le mot est le même que pour le destin : qaddarahu, de la racine du qadar, la mesure. L’univers est, littéralement, mesuré.

valeurs possibles d’une constante univers mort univers mort vie possible
Pour des dizaines de constantes, seule une plage infime autorise un univers vivant. C’est le réglage fin.

Un même fait, trois lectures

Devant ce constat, trois interprétations se présentent, et il faut les regarder en face, sans tricher.

un même fait, trois lectures Hasard une coïncidence Multivers un tri parmi une infinité Dessein une main qui règle
Le même réglage se lit de trois façons. Aucune n’est imposée par le fait lui-même.

La première est le hasard : nous aurions simplement tiré le bon numéro, aussi improbable soit-il. La deuxième est le multivers : s’il existe une infinité d’univers, aux constantes toutes différentes, il n’est pas étonnant que nous nous trouvions dans l’un des rares qui permettent la vie, puisque nous ne pourrions exister dans aucun autre. La troisième est le dessein : quelqu’un a réglé les cadrans.

Le principe anthropique

La deuxième lecture s’appuie sur ce que le physicien Brandon Carter a nommé le principe anthropique. Dans sa version faible, il est d’une logique imparable : nous ne pouvons observer qu’un univers compatible avec notre existence ; constater qu’il l’est ne devrait donc pas nous surprendre, c’est une condition de notre présence même. Mais à lui seul, ce principe n’explique rien : il faut, pour rendre le réglage non miraculeux, postuler le multivers, cette infinité d’univers parmi lesquels nous serions un tirage gagnant.

Or le multivers a un coût. Personne ne l’a observé, et beaucoup doutent qu’on le puisse jamais : invoquer une infinité d’univers invisibles pour expliquer le nôtre n’est pas plus économe, ni plus « scientifique », que d’invoquer un Créateur. La question n’est pas tranchée, elle est déplacée. Nidhal Guessoum met en garde, du reste, contre la tentation inverse, celle d’un principe « ultra-anthropique » qui replacerait l’humain au centre du cosmos : l’univers est ajusté pour la vie, ce qui ne veut pas dire qu’il tourne autour de nous.

Pourquoi ce n’est pas une preuve

Le croyant est ici tenté de crier victoire. Il ne le devrait pas, et pour deux raisons. D’abord, parce que le hasard et le multivers restent des lectures possibles : le fait n’impose pas Dieu, il le permet. Ensuite, et surtout, parce qu’une preuve fondée sur une lacune de la science est une preuve à crédit. Si demain une théorie plus profonde montrait que ces constantes découlent nécessairement les unes des autres, la « preuve » s’évaporerait d’un coup. C’est le piège du dieu-des-trous, le frère jumeau de l’iʿjāz : adosser sa foi à ce que la science ne sait pas encore, c’est la rendre otage de la prochaine découverte.

De la preuve à l’émerveillement

Le bon registre n’est donc pas la démonstration, c’est le signe. Le réglage fin ne contraint personne : l’incroyant y voit un tirage chanceux, le croyant une main, et le fait nu ne départage pas. Mais ce que cette précision fait, légitimement, c’est raviver l’émerveillement et rendre la question du sens inévitable, celle que le désenchantement avait endormie. Un univers mesuré au millième près n’est pas une preuve qui clôt le débat ; c’est une āya, un signe qui l’ouvre.

مَّا تَرَىٰ فِي خَلْقِ الرَّحْمَٰنِ مِن تَفَاوُتٍ« Tu ne vois aucune disproportion dans la création du Tout-Miséricordieux » · Coran 67, 3

Lire ce verset après avoir contemplé les cadrans, ce n’est pas y trouver une équation cachée ; c’est laisser le savoir nourrir l’étonnement, et l’étonnement rouvrir la question. La science a mesuré l’ajustement ; elle ne dira jamais s’il faut s’en émerveiller. Cela, c’est à nous de le décider.

Deux écueils Le premier, pour le croyant : faire du réglage fin une preuve, et bâtir sa foi sur un trou de la science qui se comblera peut-être. Le second, pour le sceptique : balayer la question d’un revers de main, comme si l’étonnement devant un univers si exactement mesuré était naïf. Ni l’un ni l’autre. La merveille est réelle ; la preuve ne l’est pas ; et c’est très bien ainsi.

Les cadrans sont réglés, c’est un fait. Ce que ce fait veut dire, le télescope ne le montre pas. Il invite à regarder plus loin que lui, et là, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Nidhal Guessoum, Islam’s Quantum Question (2011), sur le principe anthropique.
  • John Barrow et Frank Tipler, The Anthropic Cosmological Principle (1986).
  • Martin Rees, Just Six Numbers (1999), sur les constantes de l’univers.
  • À lire avec : Les signes, Les deux livres et Le désenchantement.