Les deux livres
Science et foi : deux lectures du même monde, et un seul Auteur.
Sur un toit, la nuit, quelqu’un regarde le ciel. Deux voix se disputent en lui. L’une, savante, explique : ces lumières sont des fournaises de gaz, leur éclat a voyagé des millions d’années, tout cela se mesure et se calcule. L’autre, plus ancienne, murmure que ce ciel dit quelque chose, qu’il est un signe. Faut-il choisir ? Renoncer à l’émerveillement pour rester rigoureux, ou fermer les yeux sur la science pour garder le sens ? Cet essai soutient qu’il n’y a rien à choisir, parce que les deux voix ne lisent pas le même livre. Il y a deux livres, et un seul Auteur.
En bref
- Le livre de la nature et le Livre révélé ont, dans cette lecture, un seul Auteur : deux lectures du même monde.
- Confondre les deux registres, demander à la science de prouver Dieu ou au texte de faire de la physique, est la source de bien des malentendus.
- La grille de Ian Barbour (conflit, indépendance, dialogue, intégration) aide à situer les différentes façons de faire dialoguer science et foi.
- La position retenue : lire le comment sans prétendre prouver le pourquoi, en évitant scientisme et concordisme.
Deux livres, un seul Auteur
L’image est ancienne, on la trouve chez les penseurs chrétiens du Moyen Âge comme chez les savants de l’islam : Dieu a écrit deux livres. Le premier est la révélation, le Livre. Le second est le monde, la création, qu’on déchiffre par l’observation et la raison. L’islam donne à cette intuition une force particulière, car le Coran emploie un seul et même mot, āyāt, les signes, pour désigner ses propres versets et les merveilles de la nature.
سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنفُسِهِمْ« Nous leur montrerons Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes » · Coran 41, 53
Le verset et l’étoile portent le même nom. Lire le Livre et lire le monde sont deux manières d’épeler la même signature. Encore faut-il ne pas confondre les deux lectures.
❦L’erreur de tout confondre
Deux fautes symétriques guettent. La première mélange les deux livres en faisant dire au Livre la science du jour : c’est l’iʿjāz dit scientifique, l’idée que le Coran « contiendrait » l’embryologie, le big-bang ou l’expansion de l’univers. L’astrophysicien Nidhal Guessoum, en a fait une critique sévère : à courir après chaque découverte, on plie le texte à une science provisoire, et l’on s’expose à le voir démenti demain. La foi adossée à une preuve fragile devient fragile à son tour.
La seconde faute est l’inverse, et tout aussi répandue : croire que la science, en expliquant le comment, aurait répondu au pourquoi, et donc congédié Dieu. C’est le scientisme. Mais expliquer le mécanisme d’une chose ne dit rien de son sens, pas plus que connaître la chimie de l’encre n’épuise le sens d’un poème. Les deux fautes ont une racine commune : confondre les registres, faire d’un livre la réponse aux questions de l’autre.
❦Une vieille querelle : al-Ghazālī et Averroès
Pour qu’il y ait une science du monde, encore faut-il que le monde ait des lois stables à découvrir. Or l’islam a connu là-dessus un grand débat. Al-Ghazālī, méfiant, soutenait une forme d’occasionalisme : ce n’est pas le feu qui brûle le coton, c’est Dieu qui crée la brûlure à l’occasion du contact ; ce que nous appelons causes ne serait qu’une habitude. Averroès lui répond que les causes sont réelles, que la nature a un ordre, et que la raison peut le connaître, sans quoi toute science, et toute sagesse, s’effondrerait. C’est sa formule célèbre : la vérité ne contredit pas la vérité.
Guessoum se réclame explicitement d’Averroès, et l’on comprend pourquoi : sans lois réelles, pas de livre du monde à lire. Affirmer que Dieu gouverne par des lois constantes, les sunan, ce n’est pas le diminuer, c’est rendre sa création intelligible, et la science possible.
❦Quatre façons de les faire dialoguer
Comment, dès lors, articuler les deux livres ? Le physicien et théologien Ian Barbour a proposé une grille devenue classique : entre science et religion, quatre rapports sont possibles.
Le conflit est la posture la plus bruyante : créationnisme contre Darwin, athéisme militant contre toute foi. L’indépendance est plus sereine, mais étrange : à la science les faits, à la religion les valeurs, comme si les deux ne parlaient pas du même monde. Le dialogue, lui, parie qu’elles s’éclairent sans se réduire l’une à l’autre. C’est là que se tient cette revue.
❦Lire le comment, sans prouver le pourquoi
La règle d’or, alors, est simple à dire : la science décrit comment Dieu a créé, elle ne le prouve pas. Le big-bang n’est pas une démonstration de la création ; il en est, tout au plus, consonant. Le « réglage fin » de l’univers, ces constantes physiques si précisément ajustées que la moindre variation interdirait la vie, est troublant, mais ce n’est pas une preuve : un univers parmi une infinité d’autres, le multivers, l’expliquerait sans Dieu. L’évolution, elle, ne contredit pas la foi, elle raconte la patience du vivant. Dans chaque cas, le croyant lit une manière de faire, non un théorème.
Le Coran n’invite d’ailleurs pas à prouver, mais à regarder :
قُلْ سِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَانظُرُوا كَيْفَ بَدَأَ الْخَلْقَ« Dis : parcourez la terre et observez comment Il a commencé la création » · Coran 29, 20
C’est dans cet esprit que le physicien Abdus Salam, premier musulman prix Nobel de sciences, citait le Coran dans sa conférence de Stockholm, y voyant un appel à scruter le cosmos ; et que des savants croyants comme l’astrophysicien Bruno Guiderdoni mènent leur recherche sans rien renier. La science est, pour eux, une forme de lecture, presque une prière de l’attention.
❦Le fil de la revue
On voit alors comment tout se relie. Averroès a posé le droit de la raison à lire le monde et le Livre. Les signes demandent l’émerveillement sans les preuves faciles. Le désenchantement guérit non en niant la science, mais en relisant le monde qu’elle décrit. Tous disent, à leur manière, la même chose : deux livres, une seule vérité, et l’honnêteté de ne pas faire dire à l’un ce qui appartient à l’autre.
Einstein le formulait nettement : « La science sans la religion est boiteuse ; la religion sans la science est aveugle. » L’image vaut ici : une tension féconde entre deux façons de lire le même monde, non une alliance entre égaux.
Sur le toit, les deux voix se taisent enfin, car elles avaient toutes deux raison, chacune dans sa langue. Lire les deux livres sans les confondre, c’est tout le projet de cette revue. Et de leur accord profond, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait), lui revient le dernier mot.
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Nidhal Guessoum, Islam’s Quantum Question (2011).
- Averroès, Discours décisif (XIIᵉ s.) ; al-Ghazālī, L’Incohérence des philosophes.
- Ian Barbour, When Science Meets Religion (2000).
- Stephen Jay Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » (1999), sur les magistères.
- À lire avec : Les signes, Averroès et Le libre arbitre.
