Le problème du mal
Si le monde a un sens et un Créateur bon, d’où vient la souffrance des innocents ?
Un enfant agonise d’une maladie qu’il n’a pas méritée. Un séisme ensevelit des milliers de dormeurs en une nuit. Aucune démonstration n’a jamais ébranlé la foi autant que ce simple fait : le monde est traversé de souffrances que rien ne semble justifier. Si une revue prétend parler de sens et de Créateur, elle ne peut pas contourner cette question. Elle doit s’y exposer.
En bref
- Le trilemme d’Épicure pose le problème dans toute sa force : Dieu omnipotent, omniscient et bon, et pourtant le mal existe.
- Leibniz, Voltaire et Ivan Karamazov montrent comment l’histoire et la littérature ont déjà mis à l’épreuve, et souvent réfuté, les théodicées trop confortables.
- Quatre réponses classiques sont examinées et chacune trouve ses limites ; la voie coranique, via Job, ne résout pas non plus mais déploie l’immensité de la création.
- La distinction entre Dieu et Démiurge : Dieu dans le Coran n’est pas un horloger absent, il est présent et répond — mais ce que la prière peut changer, c’est d’abord toi, pas les lois du monde.
- L’essai conclut honnêtement : le problème du mal n’est pas résolu, et deux postures — confiance sans comprendre ou foi qui se brise — sont toutes deux respectées.
Le trilemme d’Épicure
La forme la plus nette de l’objection nous vient de l’Antiquité, transmise sous le nom d’Épicure. Elle tient en trois branches. Si Dieu veut empêcher le mal mais ne le peut pas, il n’est pas tout-puissant. S’il le peut mais ne le veut pas, il n’est pas bon. Et s’il le peut et le veut, alors d’où vient le mal ? L’argument met en tension trois affirmations que le croyant voudrait tenir ensemble : la puissance, la bonté, et la réalité du mal.
❦Leibniz et le rire de Voltaire
En 1710, le philosophe Leibniz forge le mot même de théodicée, littéralement la justice de Dieu, pour défendre une thèse célèbre : notre monde est le meilleur des mondes possibles. Le mal y serait le prix inévitable de biens plus grands, une ombre nécessaire au tableau. Quarante-cinq ans plus tard, le tremblement de terre de Lisbonne engloutit des dizaines de milliers de personnes un jour de fête religieuse. Voltaire répond par le rire grinçant de Candide, où un précepteur répète que « tout est pour le mieux » pendant que le monde s’effondre. Le séisme de Lisbonne a fait, en un sens, plus contre l’optimisme que tous les traités.
Il faut ici distinguer deux maux. Le mal moral, celui que les humains s’infligent : la cruauté, l’injustice, la guerre. Et le mal naturel, qui ne doit rien à la volonté : la maladie, le séisme, l’enfant emporté. Les réponses qui valent pour l’un valent rarement pour l’autre.
❦La révolte d’Ivan Karamazov
Dostoïevski a donné à l’objection sa forme la plus redoutable, qui n’est pas logique mais morale. Dans Les Frères Karamazov, Ivan ne nie pas que Dieu existe ; il refuse de signer. Quand bien même toute la souffrance du monde déboucherait sur une harmonie finale, dit-il en substance, le prix d’une seule larme d’enfant torturé serait trop élevé. Il rend respectueusement son billet d’entrée à ce paradis-là. C’est le cœur du problème : même une théodicée qui « marcherait » pourrait être moralement obscène, parce qu’elle justifierait l’injustifiable.
Une explication du mal qui nous consolerait trop
aurait déjà trahi les victimes.
❦Les réponses, et leurs limites
La tradition a élaboré des réponses sérieuses. La première est le libre arbitre : un monde d’êtres réellement libres, capables d’aimer, doit aussi les laisser capables de nuire ; le mal moral est le revers de notre liberté. C’est solide pour la cruauté humaine. Mais le séisme n’est le choix de personne, et l’argument laisse intact le mal naturel.
La deuxième, qu’on doit au théologien John Hick après Irénée, fait du monde une « vallée où se forgent les âmes » : l’épreuve façonne le courage, la compassion, la profondeur. L’idée a sa force. Sa limite est cruelle : la souffrance est distribuée avec une injustice folle, et le nourrisson qui meurt ne forge aucune âme. La troisième réponse invoque notre vue trop courte, un dessein qui nous dépasse. Mais à ce compte, on peut tout justifier, et l’on retombe sous l’objection d’Ivan.
Une variante revient sans cesse : on ne connaîtrait pas le bien sans le mal. Saint Augustin en donnait la version forte, le mal n’a pas d’être propre, il est privation du bien, comme l’ombre n’est que l’absence de lumière ; et bien de nos notions sont contrastives, on mesure la paix d’avoir connu la guerre. L’intuition est juste, mais elle cède sur trois points. La mesure d’abord : un peu de contraste suffirait, point n’est besoin de génocides ni d’enfants suppliciés. La distribution ensuite : pourquoi si inégale, et que dire du nourrisson qui meurt sans rien avoir appris ? La morale enfin, celle d’Ivan : faire d’un innocent le moyen pédagogique de ma vertu est déjà une injustice. Et puisque les traditions promettent un paradis où le bien se connaît sans le mal, c’est que le mal n’y était pas indispensable.
Le constat honnête est que chacune répond à une part, aucune au tout, et surtout pas à la souffrance des innocents.
❦La voie coranique : l’épreuve, sans réponse facile
Le Coran ne propose pas un système qui dissoudrait le problème. Il propose un cadre : la vie comme épreuve, ibtilāʾ.
الَّذِي خَلَقَ الْمَوْتَ وَالْحَيَاةَ لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا« Celui qui a créé la mort et la vie pour vous éprouver : qui de vous agira le mieux » · Coran 67, 2
L’épreuve frappe sans distinction de mérite : « Nous vous éprouverons par un peu de peur, de faim, de pertes » (2, 155). Mais le point le plus frappant est ce que le texte ne fait pas. Dans le récit de Job, que la Bible et le Coran partagent, Dieu finit par parler ; et il ne donne aucune raison. Il répond à l’homme accablé en déployant l’immensité de la création, comme pour déplacer la question plutôt que la résoudre. Le Coran d’Ayyūb (21, 83) retient surtout l’endurance et le rétablissement. La révélation offre un sens, l’épreuve, la confiance, la promesse que rien n’est perdu, mais elle s’abstient d’expliquer chaque horreur. La foi, ici, est une confiance tenue dans l’inexpliqué, non une équation résolue.
❦Un monde de lois, non de verdicts
La lecture des sunan qui suit est l’une des réponses les plus robustes au mal naturel — elle affaiblit réellement le trilemme d’Épicure sur ce point. Mais elle ne dissout pas la révolte morale d’Ivan : même si le tsunami est la rançon d’un univers cohérent, la question de l’innocent qu’il emporte demeure une plaie. Les deux niveaux coexistent. Il faut alors séparer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Une grande part du mal découle des actes humains : la guerre, l’injustice, la négligence, l’avidité. De celui-là, nous sommes responsables, et aucun destin ne nous en décharge. Mais le séisme, le tsunami, la maladie qui frappe au hasard, nul n’y peut rien.
La lecture que défend cette revue est que ces catastrophes ne sont pas un verdict divin, une punition adressée à telle ville ou tel peuple. C’est la loi de la nature. Dieu, dans cette lecture, n’actionne pas chaque détail du monde : il a institué des lois stables, ce que le Coran nomme les sunan, les constances de la création.
وَلَن تَجِدَ لِسُنَّةِ اللَّهِ تَبْدِيلًا« et tu ne trouveras aucun changement à la loi de Dieu » · Coran 35, 43
Or un monde de lois constantes est la condition même de notre liberté et de notre savoir : sans régularités, nul ne pourrait agir, prévoir, ni répondre de ses actes. Mais les mêmes lois qui font tenir les montagnes font aussi glisser les plaques. Le tsunami n’est pas une sentence contre ceux qu’il emporte, c’est le prix d’un univers cohérent. Cette idée a une vertu morale : elle interdit de lire la catastrophe comme un châtiment, et donc de blâmer les victimes. Elle n’est pas la seule lecture, une longue tradition tient au contraire que rien n’advient hors d’une volonté divine jusque dans le moindre détail ; la revue assume ici une interprétation, non un verdict.
Reste la prière. Si Dieu ne suspend pas ses lois à la demande, à quoi sert-elle ? La question suppose qu'une prière sans effet sur le cours du monde est une prière vide. Mais c'est confondre Dieu avec un Démiurge — un horloger qui pose ses rouages et disparaît. La vision coranique est différente : Dieu est al-Samīʿ al-ʿAlīm, Celui qui entend et qui sait, « plus proche de toi que ta veine jugulaire » selon le texte lui-même. La prière n'est pas un appel vers l'absent, c'est une adresse à quelqu'un qui est là.
Ce que la prière peut changer, c'est ce qui peut être changé : toi. Si tu pries pour traverser une épreuve, pour trouver la force de tenir, pour que quelque chose en toi se réoriente — là la réponse divine peut opérer, souvent de façons qu'on ne perçoit pas immédiatement. Mais si tu pries pour que le mal disparaisse du monde, tu demandes à Dieu de défaire les lois mêmes qu'il a posées. Ce monde-ci fonctionne ainsi.
Dans cette lecture, sa fin première n'est pas d'infléchir le cours du monde pour un groupe, mais de transformer celui qui prie : affermir sa patience, réorienter son désir, soutenir sa résolution. Elle agit d'abord sur l'individu, du dedans. D'autres y voient aussi une demande capable de peser sur les événements ; les deux compréhensions cohabitent.
❦Ce qui reste
Le problème du mal n’est pas « résolu », et il serait malhonnête de le prétendre. Sa version logique peut être émoussée : liberté et formation de l’âme rendent un Créateur bon non contradictoire avec l’existence du mal. Mais sa version morale, la larme de l’enfant, demeure une plaie. Deux attitudes honnêtes coexistent alors, et cette revue respecte les deux : celle qui fait confiance sans comprendre, et celle pour qui c’est précisément là que la foi se brise.
Reste une remarque, qui ouvre plus qu’elle ne conclut. Notre révolte même devant le mal, ce cri qui dit que le monde devrait être autrement, témoigne de quelque chose en nous qui refuse l’injustice. Ce « devrait » n’a rien d’évident dans un univers purement mécanique. Il dit notre nature morale — ce que le Coran nomme la fiṭra, cette orientation première vers le bien inscrite en tout humain avant toute religion. Le mal reste une énigme ; l’indignation qu’il soulève en est peut-être, déjà, un signe.
Devant la souffrance des innocents, la seule réponse indigne serait celle qui se contenterait d’elle-même. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Leibniz, Essais de théodicée (1710).
- Voltaire, Candide (1759).
- Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), la « révolte » d’Ivan.
- John Hick, Evil and the God of Love (1966).
- À lire avec : Les signes : lire le monde et La fiṭra et la dignité.
- Sur ce que la souffrance peut encore laisser intact : Le sens malgré tout.
