Religion · Philosophie

La fiṭra et la dignité

Ce qui est inscrit en nous avant toute culture, et pourquoi l'humain est honoré.

Naît-on vierge de tout, pure page blanche que la société viendra remplir ? Ou venons-nous au monde avec quelque chose déjà là : une orientation, un sens, une mesure ? Le Coran tranche pour la seconde réponse, et lui donne un nom d'une grande beauté : la fiṭra. C'est l'une des notions les plus fécondes pour qui veut comprendre pourquoi la nature humaine pourrait être tenue pour sacrée.

Un mot, une orientation

La racine arabe f-ṭ-r évoque ce qui se fend pour laisser surgir : l'aube qui perce, la graine qui s'ouvre, la création qui jaillit d'origine. La fiṭra, c'est la façon dont nous avons été faits, la disposition première imprimée en nous. Un verset la nomme directement :

فِطْرَتَ اللَّهِ الَّتِي فَطَرَ النَّاسَ عَلَيْهَا« la nature originelle selon laquelle Dieu a façonné les hommes » · Coran 30, 30

Loin de la page blanche, l'humain arrive donc orienté : vers le vrai, vers le bien, vers une reconnaissance. La culture, la langue, l'éducation viendront ensuite, mais elles se déposent sur un socle qu'elles n'ont pas créé. On peut recouvrir ce socle, l'oublier, le contredire ; on ne l'efface pas.

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Le noyau donné, sous les couches de l'acquis : on peut le recouvrir, non l'effacer.

« Nous avons honoré les fils d'Adam »

À cette nature s'attache une valeur, et le texte la pose sans condition :

وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ« Et certes, Nous avons honoré les fils d'Adam » · Coran 17, 70

Le mot est karramnā, de la racine de la karāma, la dignité. Remarquez ce qu'il ne dit pas : il ne dit pas « Nous avons honoré les croyants », ni « les justes », ni « les nôtres ». Il dit les fils d'Adam, c'est-à-dire l'humain comme tel. La dignité n'est ici ni méritée, ni gagnée, ni réservée : elle est conférée d'avance, à tous, du seul fait d'être né humain. Un autre verset double cette affirmation :

لَقَدْ خَلَقْنَا الْإِنسَانَ فِي أَحْسَنِ تَقْوِيمٍ« Nous avons créé l'homme dans la plus belle stature » · Coran 95, 4

Voilà l’intuition centrale de cette revue : si le Créateur a tout bien fait, alors l'humain qu'il a façonné et honoré porte en lui quelque chose d'inviolable. Sacré ne veut pas dire parfait ni infaillible : cela veut dire qu'on n'a pas le droit d'y porter atteinte à la légère. La dignité précède la vertu.

La loi morale au-dedans

Cette idée n'est pas le monopole d'une tradition. Kant, qui n'avait pas lu le Coran de cette manière, s'émerveillait de deux choses : le ciel étoilé au-dessus de lui, et la loi morale en lui. Cette loi intérieure, ce sentiment de ce qui se doit même quand nul ne nous regarde, ressemble fort à la fiṭra en acte. C'est aussi ce que nous avons appelé ailleurs le nafs lawwāma, l'âme qui se reproche : la voix qui proteste quand nous trahissons ce que nous savons juste.

La dignité ne se gagne pas :
elle se reconnaît.

De là découle une conséquence politique et morale immense : si la dignité est dans la nature, alors elle ne dépend ni du statut, ni de la croyance, ni de l'utilité de personne. C'est le fondement le plus solide des droits : non pas une convention que l'on pourrait retirer, mais une donnée que l'on ne fait que constater.

L'objection, prise au sérieux

Soyons honnêtes, car c'est la règle ici. Existe-t-il vraiment une nature humaine universelle ? Les mœurs varient d'un peuple à l'autre, parfois du tout au tout. Hume rappelait qu'on ne déduit pas ce qui doit être de ce qui est : observer une nature ne fonde pas une obligation. Et la biologie propose une autre histoire : notre sens moral serait un produit de l'évolution, une ruse utile à la survie du groupe, non une marque déposée en nous par un Créateur.

Ces objections sont sérieuses et méritent mieux qu'un haussement d'épaules. Les ignorer affaiblirait la thèse au lieu de la défendre.

La réponse, sans surenchère

Trois remarques, mesurées. D'abord, sous la variété des coutumes, on retrouve partout un même socle : l'interdit du meurtre gratuit, l'exigence de réciprocité, la révolte devant l'humiliation, la reconnaissance du courage. Les habits changent ; le corps moral se ressemble étrangement.

Ensuite, expliquer comment une chose est apparue ne dit rien de sa valeur : montrer que le sens du bien a une histoire évolutive ne le rend pas illusoire, pas plus que l'origine de l'œil ne rend la vue mensongère. Confondre l'origine et la validité est un sophisme classique.

Enfin, l'expérience morale est un fait, têtu : le sentiment qu'il y a des choses qu'on ne doit pas faire, même quand on le pourrait impunément. La fiṭra est le nom que cette tradition donne à cette orientation donnée, quel qu'en soit le mécanisme. Ce n'est pas une preuve qui clôt le débat ; c'est une lecture qui honore l'expérience plutôt que de la dissoudre.

Une mise en garde La fiṭra a parfois servi à exclure : décréter « contre nature » ce qui dérange. C'est l'usage inverse de celui qu'on défend ici. Si la nature première fonde quelque chose, c'est la dignité de tous, à commencer par ceux qui ne pensent pas comme nous. Une notion qui sert à humilier a déjà trahi le verset qui l'inspire.

La nature première n'est pas un programme rigide, mais une boussole. Le travail d'une vie est de la retrouver sous l'acquis, non de la nier. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

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