Le cœur
Al-qalb : là où le savoir devient foi.
Nous avons coupé l’humain en deux. La tête pense, le cœur ressent ; la raison d’un côté, les sentiments de l’autre. Cette frontière nous paraît évidente. Le Coran l’ignore. Pour lui, le cœur, al-qalb, n’est pas seulement le siège des émotions : il est l’organe par lequel on comprend, on croit et on décide, là où la raison et le sentiment ne sont pas encore séparés. Pour le lire, il faut d’abord oublier le cœur romantique, et retrouver un sens plus ancien, et plus vaste.
En bref
- Al-qalb, le cœur coranique, n’est pas le siège de l’émotion mais l’organe qui comprend, croit et décide.
- Le Coran décrit plusieurs états du cœur, du cœur scellé au cœur apaisé, selon ce qu’il accueille ou refuse.
- La neurologie suggère qu’une raison coupée de l’affect ne décide plus : c’est là que le savoir devient conviction.
- Le cœur est aussi le lieu où se joue le combat avec le hawā ; la coupure entre tête et cœur que nous faisons, le Coran ne l’a jamais faite.
❦Un cœur qui comprend
Là où nous logeons la pensée dans la tête, le Coran la place dans le cœur. Ceux qui refusent de comprendre, il ne dit pas qu’ils manquent de cervelle :
لَهُمْ قُلُوبٌ لَّا يَفْقَهُونَ بِهَا« ils ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent pas » · Coran 7, 179
Ailleurs, la formule est encore plus nette : « ce ne sont pas les regards qui s’aveuglent, mais les cœurs dans les poitrines » (22:46). Comprendre, raisonner, saisir : tout cela, le texte l’attribue au qalb. Le cœur est ici un organe de connaissance autant que de sentiment ; les deux n’y sont pas séparés.
❦Les états du cœur
Parce qu’il est ce centre, le Coran suit le cœur comme un médecin suit un organe vital. Il peut être sain, entier, le seul bien qui comptera au dernier jour :
إِلَّا مَنْ أَتَى اللَّهَ بِقَلْبٍ سَلِيمٍ« sauf celui qui vient à Dieu avec un cœur sain (salīm) » · Coran 26, 89
Mais il peut aussi se gâter. Le Coran parle de cœurs où loge « une maladie » (maraḍ, 2:10), de cœurs « durcis comme la pierre, ou plus durs encore » (2:74), et de cœurs que Dieu « a scellés » (khatama, 2:7), un sceau que le texte présente le plus souvent comme la conséquence de leur propre refus, même si sa portée, décret ou châtiment mérité, reste débattue (voir Le libre arbitre). Le cœur, ici, n’est pas un état figé : il vit, s’endurcit, s’aveugle ou s’ouvre.
❦Là où le savoir devient foi
Vient alors sa fonction décisive. On peut tenir une chose pour vraie sans y adhérer vraiment ; la foi naît quand ce savoir cesse d’être une information extérieure pour devenir une certitude vécue, enracinée. Le Coran dit l’īmān « inscrit dans les cœurs » (58:22), et il fait du cœur le lieu du repos :
أَلَا بِذِكْرِ اللَّهِ تَطْمَئِنُّ الْقُلُوبُ« n’est-ce point par le rappel de Dieu que les cœurs s’apaisent ? » · Coran 13, 28
C’est pourquoi le premier mot, « Lis », n’est qu’un début : le savoir recueilli doit prendre au cœur pour devenir conviction, et paix. Le neurologue Antonio Damasio a montré que des patients ayant perdu la connexion entre raison et affect prenaient des décisions désastreuses, non par manque de logique, mais par absence d’ancrage dans le sentiment. Une raison coupée de l’affect ne décide plus : elle calcule à vide. La coupure que nous avons faite entre la tête et le cœur, le Coran ne l’a jamais faite.
❦Le cœur, le hawā et le nafs
Qu’est-ce qui menace ce centre ? Le hawā, le penchant, le caprice qui tire vers le bas. Le Coran adresse à qui s’y livre l’avertissement le plus dur :
أَفَرَأَيْتَ مَنِ اتَّخَذَ إِلَٰهَهُ هَوَاهُ
« as-tu vu celui qui prend son caprice (hawā) pour dieu ? » · Coran 45, 23
C’est le désir non maîtrisé qui endurcit le cœur et finit par le sceller. Garder le cœur « sain » n’est donc pas tuer le sentiment, mais refuser d’être gouverné par l’appétit : c’est la lutte que décrit L’ombre et le nafs, du nafs ammāra qui commande le mal au nafs muṭmaʼinna, l’âme apaisée. Un hadith célèbre résume cette centralité : « il y a dans le corps un morceau de chair ; s’il est sain, tout le corps l’est, et s’il se corrompt, tout le corps se corrompt : c’est le cœur. »
Pour un lecteur d’aujourd’hui, ce « cœur » qui comprend désigne le for intérieur, le centre de la personne, ce que nous appellerions l’esprit. Les « états du cœur » sont des conditions morales et spirituelles, non une cardiologie. Des lectures, pas des verdicts.
❦Le centre de la personne
Le qalb est donc le point de rencontre : de la tête et du sentiment, du savoir et de la foi, de ce qui élève (rūḥ) et de ce qui tire vers le bas (hawā). C’est le centre où l’humain s’unifie, ou se divise. Jung donnait à ce centre intégrateur le nom de Soi ; le Coran l’appelait le cœur. Et c’est là, au fond, que se joue tout le projet de cette revue : l’esprit lit, examine, distingue ; mais c’est le cœur qui, du savoir, fait une foi.
Le cœur n’est pas l’envers de la raison : il en est l’accomplissement, là où ce qu’on a compris devient ce qu’on est. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Le cœur dans le Coran : 7, 179 ; 22, 46 ; 26, 89 ; 2, 7-10 et 2, 74 ; 13, 28 ; 58, 22.
- Le caprice : 45, 23 (al-hawā).
- Le hadith du « morceau de chair » : al-Bukhārī et Muslim.
- L’écho moderne : Antonio Damasio, L’Erreur de Descartes (1994).
- À lire avec : Le souffle, L’ombre et le nafs et Le premier mot.
