Linguistique · Religion

Le premier mot

Iqraʾ : pourquoi la révélation s’ouvre sur « Lis ».

On raconte que le Prophète Muhammad ﷺ s’était retiré dans une grotte, sur le mont Hirāʾ, comme souvent. Une présence le saisit et lui ordonna : « Lis. » Lui qui n’avait pas appris les lettres répondit, tremblant, qu’il ne savait pas lire. La présence le pressa, répéta : « Lis. » Trois fois l’ordre, trois fois le même aveu. Puis vinrent ces mots, les tout premiers de la révélation :

En bref

  • Le premier mot révélé n’est ni « crois » ni « obéis », mais « Lis » (Iqraʼ) : la connaissance avant le dogme.
  • Ce mot revient comme un fil rouge à travers tout le Coran, dans le vocabulaire du savoir, de la réflexion, de la preuve.
  • Lire, ici, n’est pas déchiffrer des lettres mais reconnaître des signes, et l’ordre s’adresse à l’humanité entière, pas seulement au Prophète.
  • La progression Moïse → Jésus → Muhammad est lue comme un approfondissement de la même invitation à connaître, avec une précision honnête sur le statut de cette lecture.
Dans cet essai
  1. 1Pourquoi « Lis », et pas « crois » ?
  2. 2Et le Coran tout entier le répète
  3. 3Au fond, lire, c’est quoi ?
  4. 4Et ce « Lis », dit à qui ?
  5. 5Pourquoi seulement maintenant ?
  6. 6Ce que « Lis » nous laisse

اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ ۝ خَلَقَ الْإِنسَانَ مِنْ عَلَقٍ ۝ اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ ۝ الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ ۝ عَلَّمَ الْإِنسَانَ مَا لَمْ يَعْلَمْ« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé… qui a enseigné par le calame, enseigné à l’humain ce qu’il ne savait pas » · Coran 96, 1-5

De toutes les façons dont une religion pouvait commencer, en voici une qui déconcerte. Le premier mot n’est ni « crois », ni « obéis », ni même « prie ». C’est « Lis ». Et il est confié, dit la tradition, au Prophète qui venait de répondre : je ne sais pas lire. Que l’ordre de lire échoie précisément à celui qui ne lit pas, la tradition y voit un signe d’honneur, la marque que ce texte ne vient pas de lui, mais lui est donné. Pourquoi ce mot, et pas un autre ? C’est toute la question de cet essai. Suivons-la, de question en question.

Pourquoi « Lis », et pas « crois » ?

Essayons les autres commencements. Si le premier mot avait été « Crois », la porte d’entrée de la foi eût été l’adhésion : admettre d’abord, comprendre ensuite, ou jamais. S’il avait été « Obéis », la porte eût été la soumission : des actes attendus avant toute raison. Le mot retenu n’est ni l’un ni l’autre. C’est « Lis », et la porte d’entrée devient la connaissance.

Le passage ne laisse d’ailleurs aucun doute sur l’intention. À peine l’ordre lancé, il enchaîne sur celui « qui a enseigné par le calame, enseigné à l’humain ce qu’il ne savait pas ». En cinq versets, trois fois il est question d’apprendre. Le savoir n’est pas une récompense promise plus tard aux fidèles : il est posé comme la condition même de l’entrée.

« crois » « obéis » « Lis » la connaissance, à la source
Trois ouvertures possibles ; une seule fut choisie. La porte d’entrée n’est ni la croyance ni l’obéissance, mais le savoir.

On pourrait y voir une formule heureuse, sans portée. Le reste du Coran interdit de le croire.

Et le Coran tout entier le répète

Car ce premier mot n’est pas resté seul. Le livre qui s’ouvre sur « Lis » va, page après page, presser l’humain de penser, avec une insistance qui finit par le caractériser. Le reproche qu’il adresse le plus souvent n’est pas l’incroyance, mais l’irréflexion : afalā taʿqilūn, « ne raisonnez-vous donc pas ? » (2:44 ; 2:164 ; 36:62) ; afalā yatadabbarūna l-Qurʾān, « ne méditent-ils pas le Coran ? » (4:82 ; 47:24). Il renvoie sans cesse au spectacle du monde : « Ne regardent-ils pas le chameau, comment il fut créé, et le ciel, comment il fut élevé ? » (88:17-18) ; « Dis : observez ce qui est dans les cieux et la terre » (10:101). Et il réserve ses signes « à des gens qui réfléchissent », liqawmin yatafakkarūn (16:11 ; 30:21).

Il ne se contente pas d’inviter : il classe.

إِنَّ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافِ اللَّيْلِ وَالنَّهَارِ لَآيَاتٍ لِّأُولِي الْأَلْبَابِ« Dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour les doués d’intelligence » · Coran 3, 190

Et il tranche, sans détour :

قُلْ هَلْ يَسْتَوِي الَّذِينَ يَعْلَمُونَ وَالَّذِينَ لَا يَعْلَمُونَ« Dis : sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » · Coran 39, 9

Il fait du savoir une ascension, « Dieu élève en degrés ceux d’entre vous qui ont reçu la science » (58:11), et met dans la bouche du croyant une seule demande d’accroissement :

وَقُل رَّبِّ زِدْنِي عِلْمًا« Et dis : mon Seigneur, accroît-moi en science » · Coran 20, 114

عقل ʿaql raisonner « afalā taʿqilūn ? » فكر fikr réfléchir « li-qawmin yatafakkarūn » دبر tadabbur méditer le texte « afalā yatadabbarūn al-Qurʾān » نظر naẓar observer le monde « afalā yanẓurūn » علم ʿilm savoir, s’élever « rabbi zidnī ʿilman »
Une même famille de verbes, répétée sans relâche : raisonner, réfléchir, méditer, observer, savoir.

Une foi qui demande tant de fois « ne raisonnez-vous pas ? » ne peut tenir la pensée pour une faute. Le premier mot n’était pas un hasard : c’était la première note d’un long appel. Mais que lit-on, au juste, quand on « lit » ?

Au fond, lire, c’est quoi ?

« Enseigné par le calame. » D’abord la plume, et l’écriture : c’est le sens évident. Shahrour propose d’aller sous le mot, jusqu’à sa racine. Qalam vient de q-l-m, couper, tailler ; de la même racine viennent taqlīm, l’élagage, et la plume elle-même, ce roseau qu’on a taillé. Or tailler, c’est séparer ; et séparer, c’est distinguer.

ق-ل-م couper, tailler qalam · la plume (le roseau taillé) taqlīm · tailler, élaguer distinguer · séparer entre
Une même racine pour la plume, l’élagage et, dans la lecture de Shahrour, la faculté de distinguer.

Et c’est exactement ce qu’est connaître : trancher dans l’indistinct, séparer ceci de cela, le vrai du faux, l’utile du nuisible. Tout apprentissage commence là, chez l’enfant comme chez l’animal qui apprend à reconnaître ce qui le nourrit de ce qui le menace. Le Coran a ses mots pour ce geste : le furqān, ce qui sépare le vrai du faux, et le bayān, l’expression claire qui distingue.

خَلَقَ الْإِنسَانَ ۝ عَلَّمَهُ الْبَيَانَ« Il a créé l’humain, et lui a enseigné le bayān, l’expression qui distingue » · Coran 55, 3-4

le réel, indistinct qalam · distinguer des catégories : ceci, cela, autre
Connaître, c’est trancher dans l’indistinct pour en faire des catégories. Le calame, lu ainsi, est l’instrument de la pensée.
Honnêteté Le sens premier de qalam reste « la plume », et le verset parle d’abord de l’enseignement par l’écrit. La lecture par la racine, celle de Shahrour, est une extension symbolique, féconde mais pas littérale. On la donne pour ce qu’elle est : une interprétation, pas un verdict.

Et ce « Lis », dit à qui ?

La tradition répond : au Prophète resté sans lettres, et elle y voit un prodige, que pareil texte soit venu par celui qui ne savait pas écrire. Le mot qui le qualifie, ummī, est pourtant moins clair qu’il n’y paraît. Dans le Coran, les ummiyyūn sont d’ordinaire opposés aux gens du Livre, juifs et chrétiens, qui possédaient déjà une Écriture, Torah et Évangile :

هُوَ الَّذِي بَعَثَ فِي الْأُمِّيِّينَ رَسُولًا مِّنْهُمْ« C’est Lui qui a suscité parmi les ummiyyīn un messager issu d’eux » · Coran 62, 2

gens du Livre juifs, chrétiens une Écriture ummiyyūn sans Écriture le messager surgit ici
Lu ainsi, ummī ne dit pas l’analphabète, mais celui qui n’est pas des gens du Livre, un « gentil », proche de l’hébreu goy.

On lit ailleurs, côte à côte, « les gens du Livre et les ummiyyīn » (3:20). « Le prophète ummī » serait alors le prophète d’une nation restée sans Écriture, plutôt que l’homme qui ne sait pas écrire. La lecture classique demeure majoritaire, et rien ne tranche tout à fait ; mais le « Lis » n’en dépend pas : lettré ou non, la religion s’ouvre sur un ordre de savoir.

Et cet ordre ne s’arrête pas au seul Prophète. Le verset ne le nomme d’ailleurs pas : il parle de al-insān, l’humain, à qui fut « enseigné ce qu’il ne savait pas ». Adressé à un seul, il vise l’espèce.

le Prophète « Lis » al-insān, l’humain l’espèce entière
Dit à un seul, hors de l’élite des gens du Livre, l’ordre vise l’humain en général : la connaissance n’est le privilège d’aucun clergé.

Pourquoi seulement maintenant ?

Si l’ordre vise l’espèce entière, pourquoi n’est-il venu qu’à cette heure de l’histoire ? Parce que « Lis » n’est pas le premier mot de toute révélation, mais le dernier d’une longue suite, et chaque message a parlé la langue de son temps. À Moïse, au buisson, la première parole n’est pas « Lis » : c’est Dieu qui se nomme.

إِنَّنِي أَنَا اللَّهُ لَا إِلَٰهَ إِلَّا أَنَا فَاعْبُدْنِي« En vérité, Je suis Dieu : nul dieu que Moi, adore-Moi donc » · Coran 20, 14

Il fallait d’abord établir qui est Dieu, contre les idoles et contre un Pharaon qui se disait divin. À parcourir les prophètes, un ordre d’accents apparaît : l’appel nu à un seul Dieu (le tawḥīd) ; la justice et la juste mesure (le mīzān, que Dieu « fait descendre avec le Livre afin que les hommes pratiquent l’équité », 57:25) ; la loi et la communauté, avec Moïse ; l’éthique et le cœur, avec Jésus, qui intériorise la loi et place la miséricorde au centre ; et enfin, avec le Prophète Muhammad, sceau des prophètes (33:40), un message qui s’ouvre sur « Lis », s’adresse à l’humanité entière (34:28) et parachève cette longue éducation (« aujourd’hui J’ai parfait pour vous votre religion », 5:3).

tawḥīd un seul Dieu mīzān la justice loi, communauté Moïse éthique, cœur Jésus « Lis » savoir, achèvement
Un ordre d’accents à travers les messages : Jésus élève l’éthique, et « Lis » parachève, pour tous.

Comme on instruit un enfant par étapes, l’humanité aurait été menée par degrés, chaque message la prenant où elle se tenait. Le jour où elle eut accumulé assez, langage, écriture, lois, mémoire des révélations passées, elle put recevoir une parole dont le premier mot est « Lis », offerte à tous. C’est le seuil que décrit Le souffle, l’histoire que lisent Les deux livres : une créature qui mûrit.

Une précision Pour la théologie musulmane, le cœur du message, l’unicité de Dieu, est le même chez tous les prophètes ; ce qui varie, c’est l’accent, la portée et la manière, non l’essence. Et cet ordre des accents est une lecture, utile pour penser, non une échelle rigide : les prophètes se recoupent et se répètent. Des interprétations, pas des verdicts.

Ce que « Lis » nous laisse

Revenons à la grotte. Le Prophète, qui venait d’avouer « je ne sais pas lire », fut choisi pour porter l’ordre de lire, et scella la longue chaîne des messagers. Le signe est limpide : que « Lis » passe par celui qui ne lisait pas dit assez d’où vient la parole. Cet honneur nous oblige, car l’ordre ne s’est pas éteint avec lui : il est passé au texte, et le texte est entre nos mains.

Si le premier mot est « Lis », si tout un Coran presse de raisonner, si lire veut dire distinguer, et si ce savoir fut offert à l’humain comme tel, alors lire les textes n’est pas leur manquer de respect : c’est répondre à leur tout premier ordre. On peut donc, sans irrévérence, lire plutôt que suivre. La raison qu’Averroès défendait, l’attention à la langue qu’on a vue chez Izutsu, ne sont pas des libertés prises avec la parole : elles sont la manière de prendre au sérieux son premier mot. C’est ce que tente cette revue, dont le nom, majmaʿ, le confluent, dit le programme : c’est en lisant qu’on fait se rejoindre les eaux.

D’une grotte où le Prophète ﷺ avoue « je ne sais pas lire » est née une foi dont le premier ordre est : Lis. Depuis, ce geste nous attend, le texte ouvert, libres et responsables d’y entrer. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Le Coran : 96, 1-5 (les premiers versets) ; 55, 3-4 (le bayān) ; 62, 2 et 3, 20 (les ummiyyīn) ; 20, 14 (Moïse) ; 34, 28 ; 57, 25 (le mīzān) ; 33, 40 (le sceau des prophètes) ; 5, 3 (l’achèvement).
  • L’appel à penser : Coran 3, 190-191 ; 39, 9 ; 47, 24 ; 88, 17-20 ; 20, 114, parmi tant d’autres.
  • Le récit de la première révélation (la grotte de Hirāʾ, « Iqraʾ ») : tradition rapportée par al-Bukhārī.
  • Muhammad Shahrour, sur le calame (racine q-l-m) et sur ummī (hors des gens du Livre).
  • À lire avec : La méthode, Averroès, la raison et Le souffle.