Religion

Shahrour : le Livre et le Coran

Quand relire les mots, c'est rouvrir le sens

Muhammad Shahrour (1938–2019) n'était pas un théologien de formation, mais un ingénieur en génie civil, professeur à l'Université de Damas. Il aborde le texte coranique avec les outils d’un esprit formé aux structures et aux systèmes, sans passer par les cadres de la formation théologique classique. Vingt ans de travail aboutissent en 1990 à un livre qui fait scandale et succès dans le monde arabe, al-Kitâb wa-l-Qur'ân, « Le Livre et le Coran : une lecture contemporaine ». Son pari : et si une part des malentendus de la tradition venait d'avoir confondu des mots que le Coran, lui, distingue ?

Un principe de départ : pas de vrais synonymes

Tout part d'une thèse linguistique, empruntée au grammairien classique Abû ʿAlî al-Fârisî : en arabe, il n'existe pas de synonymes parfaits. Si deux mots diffèrent, c'est que leur sens diffère, même légèrement. Or la tradition, observe Shahrour, traite couramment comme interchangeables des termes que le texte emploie distinctement : Kitâb (Livre), Qur'ân (Coran), Dhikr (Rappel), Furqân (Critère), Umm al-Kitâb (Mère du Livre). Les relire séparément, c'est, selon lui, retrouver une architecture cachée.

Le Livre, le Coran, la Mère du Livre

Voici le cœur du système. Pour Shahrour, le Kitâb (le Livre) désigne l'ensemble de ce qui a été révélé, la totalité du contenu. Mais ce tout se divise. Une partie, qu'il nomme al-Qur'ân (le Coran) au sens strict, concerne la prophétie (nubuwwa) : les vérités objectives, le cosmos, les lois de la nature et de l'histoire, ce qui relève du vrai et du faux, et dont la compréhension s'approfondit à mesure que progresse la connaissance humaine. L'autre partie, la Umm al-Kitâb (la Mère du Livre), concerne la message (risâla) : la conduite, le licite et l'illicite, la législation. Le « Coran » au sens courant, le volume entre deux couvertures, réunit les deux.

Le Coran n'est pas tout le Livre ;
il en est la part qui parle de prophétie.

al-Kitāb الكتاب le Livre, tout le révélé al-Qurʾān القرآن la prophétie Umm al-Kitāb أمّ الكتاب le message adh-Dhikr الذكر forme arabe, récitable al-Furqān الفرقان noyau moral commun
La structure du Livre selon Shahrour : le Coran n’est qu’une part du tout révélé.

De là découle une conséquence que Shahrour assume : ce qui touche à la connaissance du monde peut et doit se relire à la lumière des savoirs de chaque époque, tandis que la part législative obéit à une autre logique, celle des limites, qu'on verra plus loin.

Le Furqân et le Dhikr

Deux autres termes se détachent. Le Furqân, la racine évoque ce qui sépare, ce qui distingue, désigne pour Shahrour le noyau moral universel : l'ensemble des commandements fondamentaux (de l'ordre du Décalogue) communs à tous les messagers, de Moïse à Jésus à Muhammad. Le Furqân est ce qui ne change pas d'un prophète à l'autre, là où les lois particulières, elles, varient.

تَبَارَكَ الَّذِي نَزَّلَ الْفُرْقَانَ عَلَىٰ عَبْدِهِ« Béni soit Celui qui a fait descendre le Critère (al-Furqân) sur Son serviteur » · Coran 25, 1

Le Dhikr, le « Rappel », désigne quant à lui la mise en forme linguistique de la révélation : le texte rendu en langue arabe, récitable et mémorisable. Distinguer le Dhikr du contenu permet à Shahrour de séparer le sens de son habillage dans une langue donnée, distinction lourde de conséquences pour la traduction et l'interprétation.

Islâm et Îmân : deux cercles

La distinction qui porte le plus à conséquences concerne l'islâm et l'îmân, qu'on traduit d'ordinaire pareillement par « foi » ou « soumission ». Shahrour les sépare nettement. L'islâm serait la religion universelle et primordiale : croire en un Dieu unique et au Jour dernier, et accomplir le bien (al-ʿamal al-sâlih). À ce titre, les « muslimûn » forment un cercle large, qui déborde la communauté de Muhammad et inclut quiconque, à travers les traditions, partage cette foi minimale et cette droiture.

L'îmân, lui, désigne le cercle plus restreint : la foi propre aux disciples de Muhammad, avec ses pratiques et ses prescriptions particulières, les « mu'minûn ». Autrement dit, tout mu'min est muslim, mais tout muslim n'est pas nécessairement mu'min. Cette lecture ouvre, chez Shahrour, vers un pluralisme religieux assumé : le salut ne serait pas le monopole d'une seule communauté.

La théorie des limites

Reste la pièce qui articule le tout, et qui touche au droit : la théorie des limites (نظرية الحدود, nazariyyat al-hudûd). Là où la tradition lit les hudûd comme des peines fixes, Shahrour y voit des bornes, un plancher et un plafond, entre lesquels la raison humaine légifère librement selon le temps et le lieu. La loi divine ne fige pas une règle : elle trace un intervalle. Ainsi, pour le vol, l'amputation ne serait pas la peine, mais la limite supérieure, un maximum que le juge n'est pas tenu d'atteindre. La sharia cesse d'être un code immuable pour devenir un espace de liberté encadrée, ce qui, pour Shahrour, réconcilie la fidélité au texte et l'évolution des sociétés.

Une lecture parmi d'autres Ces définitions sont propres à Shahrour et vivement contestées. Ses critiques lui reprochent de bâtir sur des hypothèses linguistiques fragiles et de redéfinir des termes établis sans méthode vérifiable. La lecture traditionnelle, à l'inverse, tient ces mots, Kitâb, Qur'ân, Furqân, Dhikr, pour autant de noms ou d'aspects d'une seule et même révélation. Présenter Shahrour, ce n'est pas trancher le débat : c'est ouvrir une porte d'interprétation, à éprouver verset après verset.
ḥadd aʿlā · limite supérieure ḥadd adnā · limite inférieure l’espace du licite où l’ijtihād se meut
Pour Shahrour, la loi fixe souvent une fourchette, entre une limite haute et une limite basse, non un point unique.

Ce que ses critiques lui opposent

L'honnêteté oblige à le dire : Shahrour est, dans le monde musulman, une figure très contestée, et pas seulement par conservatisme. Ses objections méritent d'être entendues.

La plus forte vise sa méthode même. Son principe « pas de vrais synonymes », emprunté à al-Fārisī, décrit une tendance réelle de l'arabe ; mais Shahrour en fait une loi de fer, là où la rhétorique classique, la balāgha, admet une part de tarāduf, de quasi-synonymie. Bâtir tout un système sur cette loi durcie, c'est, disent ses critiques, choisir d'avance les distinctions qui l'arrangent. Sa coupure entre Kitāb et Qurʾān, en particulier, ne trouve guère d'appui dans l'usage classique et paraît à beaucoup une construction personnelle plus qu'une lecture du texte.

On retourne aussi contre lui ce que cet essai présentait comme une force : ingénieur, il aborde le Coran avec des outils de systémicien, mais sans la formation en philologie et en uṣūl qu'exige d'ordinaire ce terrain. Sa théorie des limites séduit les réformistes et inquiète les traditionalistes, qui y voient la dissolution de règles tenues pour fixes. Et certains lisent dans l'ensemble moins une découverte qu'un projet de modernisation en quête de justifications.

Notre position Cette revue ne prend pas Shahrour pour une autorité, mais pour une lecture stimulante. On en retient les intuitions linguistiques quand elles éclairent, et l'on signale que son système, pris en bloc, reste minoritaire et discuté. Des interprétations, pas des verdicts.

Ce que Shahrour ouvre, aucun lecteur ne peut le refermer à sa place. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Muhammad Shahrour, al-Kitâb wa-l-Qur'ân : qirâ'a muʿâsira (1990).
  • Muhammad Shahrour, Pour un islam humaniste : une lecture contemporaine du Coran, trad. et annoté par Makram Abbès, Éditions du Cerf, 2019.
  • Islam and Humanity: Consequences of a Contemporary Reading (traduction anglaise d'al-Islâm wa-l-insân).
  • À lire avec : Les mots et le monde, La rhétorique sémitique et Raison et révélation.