La rhétorique sémitique
Comment le Coran et la Bible sont composés, et pourquoi le centre est la clé.
Pour un lecteur formé à la logique grecque, le Coran déconcerte : il passe d'un sujet à l'autre, revient, se répète, semble parfois décousu. La critique a longtemps mis cela sur le compte du désordre. Et si ce désordre apparent obéissait à une autre logique, plus ancienne, et parfaitement réglée ?
Deux logiques d'écriture
Il existe deux grandes manières de composer un texte. La rhétorique grecque, dont nous avons hérité, est linéaire et démonstrative : on pose une thèse, on l'argumente, on conclut. La rhétorique sémitique, celle de la Bible hébraïque et du Coran, procède autrement : par symétries, reprises et miroirs. Roland Meynet, qui a systématisé son étude, résume la différence d'une formule : le Grec veut emporter l'adhésion par un raisonnement, le texte sémitique trace un chemin que le lecteur doit parcourir lui-même. L'un impose ; l'autre indique.
❦Les symétries
Cette écriture se bâtit sur des correspondances. Le parallélisme, repéré dès le XVIIIe siècle par Robert Lowth dans la poésie biblique : deux membres qui se répondent, par synonymie ou par contraste. Et surtout les constructions concentriques, dites en miroir : une série d'éléments qui se referme sur elle-même, A B C puis B' A', où la fin fait écho au début. Ce sont les figures que l'on appelle, un peu abusivement, des « chiasmes ».
❦Le centre est la clé
C'est là le point décisif, remarqué dès le XIXe siècle puis confirmé par l'anthropologue Mary Douglas dans son étude des compositions « en cercle » : dans une structure concentrique, l'élément central n'est pas un passage comme les autres. Il porte le cœur du propos. Là où une lecture linéaire cherche la conclusion à la fin, la lecture sémitique la trouve au milieu. Repérer la structure, c'est donc repérer le sens : le texte met en valeur l'essentiel par sa forme même.
❦Un exemple : la Fātiḥa
Prenons la sourate d'ouverture, récitée à chaque prière. Lue en ligne droite, c'est une suite de louanges puis de demandes. Lue en cercle, elle se replie autour d'un seul verset, le cinquième :
إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ« C'est Toi que nous adorons, et c'est Toi dont nous implorons l'aide » · Coran 1, 5
Avant lui, tout parle de Dieu : Seigneur des mondes, Miséricordieux, Maître du Jour du Jugement. Après lui, tout parle de nous : guide-nous, sur la voie droite. Le verset central fait la charnière, et il joint les deux mouvements en une phrase : « nous adorons » se tourne vers Dieu, « nous implorons l'aide » revient vers nous. Le cœur de la sourate, sa clé, est cette relation même, placée au milieu par la forme.
❦Du désordre apparent à l'ordre caché
C'est le dominicain Michel Cuypers, chercheur au Caire, qui a porté cette méthode au Coran, notamment dans Le Festin (une lecture de la sourate al-Māʾida) et La Composition du Coran. Son résultat est saisissant : des sourates jugées incohérentes se révèlent rigoureusement architecturées, dès qu'on cesse de les lire en ligne droite. Le contexte qui éclaire un verset n'est alors plus à chercher dans des circonstances historiques souvent reconstruites après coup, mais dans la place du verset au sein de sa structure. C'est un cousinage direct avec la nazm, la composition, que Shahrour et d'autres prennent au sérieux.
Lire en ligne droite, on voit du désordre.
Lire en cercle, on voit une architecture.
❦Pourquoi cela compte ici
Cette discipline offre le garde-fou que réclamait notre essai sur la lecture symbolique : une interprétation n'est pas libre de dire ce qu'elle veut, car la composition du texte la contraint et la guide. Le sens n'est ni imposé du dehors par une tradition, ni inventé par le lecteur : il est inscrit dans la forme. C'est une manière rigoureuse, vérifiable, de prendre le texte au sérieux comme texte.
La forme n'est pas l'emballage du sens : elle en fait partie. Apprendre à voir la structure, c'est apprendre à lire. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Michel Cuypers, La Composition du Coran. Nazm al-Qurʾān (2012).
- Michel Cuypers, Le Festin. Une lecture de la sourate al-Māʾida (2007).
- Roland Meynet, Traité de rhétorique biblique (2007).
- Mary Douglas, Thinking in Circles (2007).
- À lire avec : La lecture symbolique et Shahrour : le Livre et le Coran.
