Aujourd’hui

Le moi et son image

Un soir, une photo, un pincement. D'où ça vient, et que faire avec.

Un soir, sur le canapé, on fait défiler son téléphone sans vraiment y penser. Et puis une photo : quelqu'un qu'on connaît, en vacances, ou à une fête, ou simplement en train de réussir quelque chose. Rien de dramatique. Mais quelque chose pince, un peu, juste là. On referme l'application. La sensation reste un moment, puis s'efface. La plupart du temps, on n'y repense même pas.

Une vitrine, pas une vie

Ce pincement vient de quelque chose de très simple, qu'on sait déjà sans se le dire : ce qu'on vient de voir est une vitrine, pas une vie. La personne sur la photo a aussi des soirs ennuyeux, des factures, des disputes, des doutes ; on ne les voit pas, parce qu'elle ne les a pas photographiés, et que personne ne le fait. On compare alors deux choses très différentes : son propre intérieur, qu'on connaît dans le détail, fatigue et doutes compris, et l'extérieur de quelqu'un d'autre, dont on ne voit que la meilleure image.

Ce n'est pas nouveau en soi : on a toujours montré un visage différent selon qu'on est au travail, en famille, ou seul chez soi. En psychologie, on appelle parfois cela une persona, le masque qu'on présente à telle ou telle scène, et qui n'est pas un mensonge, juste une adaptation. Ce qui change, avec un téléphone, c'est que ce masque devient permanent et consultable : il ne s'efface plus en fin de soirée, il reste affiché, et d'autres le regardent pendant qu'eux-mêmes montrent le leur.

L'autre pincement

Il y a un deuxième pincement, qui ressemble au premier mais qui va dans l'autre sens : l'agacement. Quelqu'un poste quelque chose, une opinion, une photo, une réussite affichée un peu fort, et ça énerve, plus que ce que la situation semble mériter. On referme l'application encore une fois, mais cette fois avec une pointe d'irritation qui met plus de temps à passer.

Le psychiatre Carl Jung avait une observation utile ici : ce qui agace chez les autres, avec une intensité hors de proportion, est souvent quelque chose qu'on porte aussi, sans le voir chez soi. On l'appelle la projection. Quelqu'un qui se sent agacé par une personne qui « se met trop en avant » porte peut-être, sans le savoir, une gêne avec sa propre envie de se montrer, et qu'il préfère ne pas regarder en face. Ce n'est pas une règle absolue, ni une excuse à donner aux autres dans chaque dispute ; c'est juste une question à garder en réserve, pour les fois où l'agacement semble disproportionné : et si ce n'était pas seulement de l'autre que ça parle ?

Une clé, pas une morale

Le Coran parle du cœur, al-qalb, non comme du siège des émotions, mais comme l'organe qui comprend et qui voit clair. Un cœur qui voit clair, dans cette idée, c'est un cœur qui n'a pas besoin de la dernière image vue pour savoir ce qu'il vaut, ni de la dernière irritation pour savoir ce qu'il pense. Il a un point d'appui qui ne bouge pas au rythme du défilement.

Rien de tout cela ne veut dire qu'il faudrait arrêter de regarder son téléphone, ou ne plus jamais s'agacer : ce serait une autre façon de se mentir. La différence est plus modeste : le soir où la photo de quelqu'un pince un peu, ou où un message énerve plus qu'il ne devrait, il y a une petite fenêtre, juste avant de refermer l'application, pour se demander ce qui vient de se passer. Pas pour se juger. Juste pour voir.

La vitrine de l'autre, et l'agacement qu'il provoque, parlent souvent de soi avant de parler de lui. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

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