Aujourd’hui

Le scroll et la pause

Le téléphone vibre, la main bouge avant la pensée. Que s'est-il passé ?

Le téléphone vibre sur la table. La main le prend, le pouce déverrouille l'écran, l'œil balaie le contenu, tout cela avant qu'aucune pensée du type « je vais regarder mon téléphone » n'ait eu le temps de se former. Quelques minutes plus tard, parfois plus, on relève la tête, un peu surpris du temps passé. Rien d'extraordinaire dans cette scène : elle se répète plusieurs fois par jour, pour presque tout le monde, sans qu'on y prête attention. C'est justement parce qu'elle est si banale qu'elle vaut la peine d'être regardée de près.

Ce que la main vient de faire

Il y a un mot, dans le Coran, pour ce mouvement qui précède la pensée : le hawā. Ce n'est pas simplement « le désir » au sens large, mais plus précisément ce qui penche, ce qui tire vers le bas, ce qui agit avant que la raison ait eu son mot à dire ; l'essai Maîtriser le désir en détaille les nuances à travers plusieurs traditions. Le geste de prendre son téléphone à la première vibration en est une illustration presque trop parfaite : on ne décide pas de le faire, on se retrouve à l'avoir fait.

Ce geste a une explication précise. Elle ne relève pas seulement de la « volonté faible » de celui qui le vit. Dans les années 1950, le psychologue B. F. Skinner a montré qu'un renforcement intermittent et imprévisible, où l'on ne sait jamais si le prochain geste apportera quelque chose d'intéressant ou rien du tout, produit un comportement bien plus compulsif qu'une récompense obtenue à chaque fois, de façon prévisible. C'est le principe des machines à sous. Un fil d'actualité, un flux de messages, une liste de notifications fonctionnent sur le même principe : parfois rien, parfois quelque chose qui retient, et c'est cette incertitude même qui pousse à vérifier encore.

La dopamine est souvent convoquée ici, pas toujours avec justesse. Les travaux du neuroscientifique Wolfram Schultz, dans les années 1990 et 2000, ont montré qu'elle n'est pas la molécule du plaisir une fois la récompense obtenue, mais celle de l'anticipation : elle s'active surtout au moment où l'issue est incertaine, pas quand elle est connue. Ce qui rend un geste difficile à interrompre n'est donc pas tant ce qu'on y trouve que l'attente de ce qu'on pourrait y trouver. Le hawā, dans cette lecture, n'est pas une métaphore appliquée après coup à la technologie : il en est, presque littéralement, le mode de fonctionnement.

Conçu, pas accidentel

Ce mécanisme n'est pas un effet de bord que les concepteurs auraient découvert par hasard. Il a un nom dans l'industrie, le hook model (« modèle d'accroche »), popularisé par Nir Eyal dans son livre Hooked (2014), un manuel destiné aux équipes de conception : déclencheur, action, récompense variable, investissement, et le cycle reprend. Ce modèle s'appuie lui-même sur les travaux de B. J. Fogg, chercheur à Stanford, dont le Fogg Behavior Model a formé une génération entière de concepteurs sur la façon de rendre un comportement plus probable.

Ce qui rend ce constat difficile à ignorer, c’est qu’il vient aussi de l’intérieur. Sean Parker, premier président de Facebook, a reconnu que le réseau avait été pensé dès le départ pour exploiter « une vulnérabilité de la psychologie humaine » : la validation sociale comme boucle de retour, les likes distribués au compte-gouttes. D’autres concepteurs ont suivi la même trajectoire. Le tableau qui se dessine n’est ni un complot ni une exagération : c’est une pratique professionnelle, enseignée, théorisée, reconnue comme telle par ceux qui l’ont pratiquée. Le hawā, ici, a un cahier des charges.

Le tableau qui se dessine n'est ni un complot ni une exagération militante : c'est une pratique professionnelle, enseignée, théorisée, et reconnue comme telle par ceux qui l'ont pratiquée. Le hawā, ici, a un cahier des charges.

Ce qui manque : la pause

Il faut être clair sur un point : rien dans tout cela ne fait du plaisir, ou de la dopamine, quelque chose de mauvais en soi. Le problème n'est pas qu'un geste procure une satisfaction. Le problème est ailleurs. Le Coran décrit trois états du nafs, l'âme : le nafs ammāra, qui commande sans recul ; le nafs lawwāma, qui se retourne sur ce qui vient de se passer. Ce ne sont pas deux types de personnes : c'est le même soi, à des moments différents. Parfois la main prend le téléphone sans y penser. Parfois, une heure plus tard, on relève la tête avec un léger regret. Ce léger regret, c'est le lawwāma à l'œuvre, tardif mais présent.

Ce qui rend le scroll particulier, ce n'est donc pas qu'il active le nafs ammāra (bien des gestes du quotidien le font, sans drame). C'est qu'il est conçu pour qu'il n'y ait aucune frontière entre un contenu et le suivant, donc aucun moment naturel où le passage vers le lawwāma pourrait se produire. Autrefois, refermer un magazine, attendre que la page suivante d'un journal soit tournée, ou simplement le fait qu'un programme de télévision se termine, créaient, sans le vouloir, de petites frontières. Ces frontières n'avaient rien de spirituel en elles-mêmes, mais elles laissaient une ouverture : un instant où l'on pouvait se demander, même vaguement, « qu'est-ce que je viens de faire, et est-ce que je continue ? ». Le flux continu, lui, est précisément ce qui a été optimisé pour qu'une telle question n'ait pas l'occasion de se poser.

sans friction (scroll) nafs ammāra → contenu suivant → contenu suivant → contenu suivant… avec friction nafs ammāra nafs lawwāma « qu'est-ce que je viens de faire ? »
Sans frontière, le passage vers le lawwāma n'a pas lieu. Avec une frontière, même petite, la question peut se poser.

Ce n'est pas le plaisir qui pose question, mais l'absence de la frontière qui permettrait d'y revenir. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Et maintenant ?

Il serait facile de conclure par une liste de conseils. Ce n’est pas l’objet ici. La question est plus en amont : qu’est-ce qui, dans une vie, peut encore jouer ce rôle de frontière ? Non pas une interdiction qu’on s’impose de l’extérieur, mais un moment qui revient de lui-même, assez régulièrement pour que le passage du ammāra au lawwāma ait une chance de se produire. Les rituels religieux ont longtemps joué ce rôle sans le vouloir : la prière cinq fois par jour est aussi, structurellement, cinq interruptions dans le flux. Elle ne demande pas à être « spirituellement vécue » pour remplir cette fonction minimale. Elle crée la frontière. Ce que chacun en fait ensuite est une autre affaire. Ce qui est sûr, c’est que le flux, lui, ne crée rien de tel. Il a été conçu pour ne pas le faire.

La question reste ouverte, et c'est sans doute la seule manière honnête de la poser : ni nostalgie d'un monde sans écrans qui n'a jamais vraiment existé tel qu'on l'imagine, ni résignation à un flux qui aurait gagné une fois pour toutes. Juste la question, à se reposer de temps en temps, peut-être précisément dans l'un de ces moments où l'on referme l'application et où l'on relève la tête.

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