L'ignorance qu'on fabrique
Quand un système produit un mal immense sans qu'aucun agent ne soit cruel.
J'ai refermé il y a peu un essai sur l'histoire du sacrifice, et je l'avais laissé ouvert sur une question. Un système peut produire un mal immense sans qu'aucun homme ne soit cruel. L'éleveur applique des normes, l'ouvrier fait son travail, le consommateur ne sait pas. Chaque maillon est innocent, et la chaîne entière est coupable. Où loge la faute ?
J'ai vécu quelques semaines avec cette question, et elle s'est mise à boiter. D'abord parce que chercher où loge la faute, c'est chercher un coupable, et la chaîne que je décrivais est précisément construite pour qu'on n'en trouve pas : c'était fouiller une maison dont l'architecte avait prévu la fouille. Ensuite, et c'est plus grave, parce que ma question tenait pour acquis ce qu'il fallait examiner. Chaque maillon est innocent, disais-je. Est-ce si sûr ?
Cet essai reprend donc la question pour la déplacer. Non plus : où loge la faute ? Mais : que fait l'invisibilité ? Ce que je crois, et que je vais essayer de montrer, tient en deux phrases. Ne pas vouloir savoir est déjà un acte. Et le regard n'est pas seulement une affaire d'âme ; il est, matériellement, ce qui protège.
En bref
- Un système peut produire un mal immense sans qu'aucun agent ne soit cruel. Cette dilution de la faute n'est pas une panne de ces systèmes ; elle est leur architecture.
- Trois traditions juridiques qui ne se sont pas concertées, l'aveuglement volontaire du droit américain, le « ne pouvait ignorer » des tribunaux français, l'ignorant coupable des juristes musulmans, rendent le même verdict : l'ignorance qu'on fabrique vaut connaissance.
- Celui qui hérite d'une opacité bâtie par d'autres n'est pas fautif. La faute remonte : vers ceux qui organisent l'invisibilité, et vers ceux qui certifient sans regarder.
- L'objection la plus forte : la bête souffre autant sans témoin, le regard ne protégerait que l'âme du regardeur. La réponse : le regard est une contrainte matérielle sur l'échelle, et un système dispensé de témoins n'a aucun mécanisme qui le maintienne doux.
- La réponse à une faute d'architecture est architecturale : des témoins institués, réels et protégés. La tradition en avait posé une plus radicale : l'iḥsān, l'acte accompli sous un regard qu'aucune institution ne peut retirer. Aucune des deux voies ne suffit seule.
La chaîne sans coupable
Reprenons la chaîne, maillon par maillon, et écoutons chacun se défendre.
L'éleveur applique les normes ; elles sont publiques, contrôlées, il les respecte. Le transporteur charge des bêtes qu'il n'a pas élevées et livre à des lieux qu'il ne gère pas. L'ouvrier de la chaîne tient un poste ; la cadence est fixée ailleurs, et s'il ralentit, un autre prendra sa place. Le gérant optimise ce que le marché exige. Le distributeur vend ce qu'on lui livre. Le consommateur achète une chose propre, découpée, sans visage, dont rien ne dit ce qu'elle fut. Chacun, pris à part, dit vrai. Aucune de ces défenses n'est un mensonge.
Et au bout de la chaîne, il y a ce qu'aucun d'eux, pris à part, ne voudrait accomplir en entier.
Une philosophe a donné son nom à ce mystère. En 1961, à Jérusalem, Hannah Arendt assiste au procès de l'homme qui a organisé les convois de la déportation. Elle s'attendait à un monstre ; elle trouve un fonctionnaire, qui parle en formules administratives, invoque les ordres, les échelons, la part limitée qui fut la sienne. Elle en tire une expression restée célèbre, la banalité du mal : le mal, à grande échelle, n'a pas besoin de monstres. Il lui suffit d'hommes ordinaires qui font leur travail sans regarder ce que leur travail fait.
Transposer cette scène à ce que nous faisons au vivant non humain demande une précaution, posée une fois pour toutes : on ne compare pas des victimes, et rien de ce qui suit ne le fera. On observe une mécanique, celle qui permet à des hommes qui ne haïssent personne de faire tourner, ensemble, ce que chacun refuserait de faire seul.
Cette mécanique n'est pas un accident. Un système où chacun ne voit que son poste, où la responsabilité se découpe en tranches trop fines pour peser, où l'information s'arrête aux frontières de chaque métier, n'est pas un système qui a mal tourné. Il est construit ainsi. La dilution de la faute n'est pas une panne ; elle est l'architecture.
Alors, si l'on tient à chercher une faute, il faut cesser de la chercher dans les maillons et regarder ce qui les tient ensemble : l'ignorance de chacun sur ce que fait l'ensemble. Encore faut-il savoir de quelle ignorance on parle. Car il y en a plusieurs, et elles ne se valent pas.
❦Les quatre ignorances
Il y a d'abord l'ignorance simple, celle de qui ne sait pas et n'avait aucun moyen de savoir. Elle n'a jamais été une faute nulle part.
Il y a ensuite celui qui se doute, et qui préfère ne pas savoir. Il ne fuit encore rien ; il n'accueille pas. Le doute frappe à sa porte et il n'ouvre pas.
Il y a, un cran plus loin, celui qui organise son ignorance. Celui-là ne se contente pas de ne pas ouvrir : il déménage pour ne plus entendre frapper. Il choisit ses trajets, ses questions, ses silences, de façon à ne jamais croiser ce qu'il ne veut pas apprendre.
Et il y a enfin celui qui hérite d'une ignorance que d'autres ont bâtie pour lui, avant lui, et qui vit dedans comme on vit dans une ville dont on n'a pas dessiné les rues.
Sur ces deux figures, celle qui n'ouvre pas et celle qui déménage, les tribunaux des hommes ont rendu leur verdict, et il est remarquable qu'ils l'aient rendu partout le même.
En 1976, un homme accepte cent dollars pour conduire une voiture du Mexique vers les États-Unis. Il remarque, entre le coffre et la banquette, un compartiment secret. Il ne l'ouvre pas. À la frontière, on y trouve cinquante kilos de marijuana. Il jure qu'il ne savait pas, et c'est sans doute vrai à la lettre. Les juges américains répondent que cela ne change rien : celui qui tient un fait pour hautement probable et s'arrange pour ne pas le vérifier est traité comme s'il savait. L'instruction donnée aux jurés depuis cette affaire porte un nom d'animal : l'instruction de l'autruche. Le droit français dit la même chose sans lui donner de nom ; ses tribunaux condamnent pour recel celui qui achète, à un prix trop beau, un bien qu'il s'est gardé de vérifier, et la formule revient d'arrêt en arrêt : il ne pouvait ignorer.
Les juristes musulmans ont posé la même distinction, et lui ont donné ses noms les plus nets : celui qui n'avait pas accès à la connaissance est un jāhil qāṣir, l'ignorant qu'on excuse ; celui qui avait tout pour apprendre, le temps, les moyens, l'accès, et qui a négligé de chercher, est un jāhil muqaṣṣir, l'ignorant coupable. Ibn Taymiyya le dit d'une phrase : une excuse n'en est une que s'il était impossible de la lever.
Trois traditions qui ne se sont pas concertées, trois vocabulaires, l'autruche, le « ne pouvait ignorer », le muqaṣṣir, et, par des chemins différents, un seul verdict : l'ignorance qu'on fabrique vaut connaissance. Encore faut-il noter ce qu'elles ne condamnent pas. Aucune ne fait de cette ignorance un crime en soi ; elle ne fait que retirer une excuse. Et aucune ne condamne le fait de vivre, d'acheter, de manger. Ce qui est en cause n'est jamais l'acte ; c'est le travail qu'on accomplit sur soi-même pour ne pas savoir ce qu'on fait.
Reste le quatrième état, et c'est le nôtre. Celui qui mange une viande arrivée sans visage n'a pas construit son ignorance ; il est né dedans. L'opacité l'attendait, déjà bâtie, livrée avec l'emballage. Dans le vocabulaire de ces juristes, il est un qāṣir : son ignorance ne lui appartient pas. La faute première est en amont, chez ceux qui ont dessiné l'opacité et chez ceux qui la maintiennent.
Mais il y a un seuil, et cette page vous le fait franchir en ce moment même. Celui qui apprend qu'il ne savait pas ne peut plus tout à fait redevenir celui qui ne savait pas. La question, pour lui, change de nature. Elle n'est plus : que valait mon ignorance ? Elle devient : que faire de ce que je sais ? Ce n'est plus une question de faute. C'est une question de devoir.
❦La confiance déposée
Que faire de ce qu'on sait ? La réponse honnête commence par reconnaître une limite. Personne ne peut tout vérifier ; nul ne peut enquêter sur la chaîne de chaque aliment, de chaque vêtement, de chaque objet qui lui passe entre les mains. Une morale qui exigerait de chacun qu'il devienne l'inspecteur de tout ce qu'il touche ne serait pas une morale, ce serait une punition. Le Coran pose ce principe en une phrase que tout musulman porte avec lui : Dieu n'impose à aucune âme au-delà de ce qu'elle peut porter. La charge suit la capacité.
À cette limite, les sociétés ont répondu par une invention discrète et immense : la délégation du regard. Le tampon, le label, le certificat, l'inspection ont une fonction précise, qui est de voir à notre place. Celui qui se fie à un label ne commet pas une négligence ; il use d'une institution exactement comme elle demande d'être usée. Le label existe pour qu'il n'ait pas à visiter l'abattoir.
La conséquence renverse la pente ordinaire du reproche. Quand le label ment, la faute ne descend pas vers celui qui s'y fiait ; elle remonte vers celui qui certifiait. Le certificateur a accepté de voir à la place de tous. S'il cesse de regarder, il ne trompe pas seulement un acheteur ; il détourne l'organe même par lequel une société voit. C'est, dans tout cet édifice, la faute la plus lourde, car elle rend les ignorances d'aval à la fois innocentes et incurables. Innocentes, puisque chacun avait le droit de se fier. Incurables, puisqu'il n'y a plus personne pour voir.
J'écrivais, dans l'essai précédent, que le tampon halal posé sur la chaîne industrielle était la vache de la sourate, techniquement conforme et vidée de son âme. C'est aussi un dépôt trahi. Le mot halal sur un emballage est une promesse de regard : quelqu'un y affirme qu'un regard s'est posé là où le vôtre ne peut pas aller. Quand ce regard se réduit à vérifier une formule et un angle de lame sur une chaîne qui, pour tout le reste, fait comme partout, la promesse est tenue à la lettre et trahie en esprit.
Une réserve, pour que ce droit à la confiance ne devienne pas un oreiller. La capacité mesure la charge dans les deux sens. Celui qui n'a ni le temps, ni l'argent, ni l'accès n'est pas tenu à l'enquête ; celui qui a les trois l'est davantage. Et devant les indices qui s'accumulent, celui qui peut poser une question la doit. La confiance est un droit tant qu'elle n'est pas un refuge.
❦Le visage et le miroir
Jusqu'ici nous avons parlé de savoir. Il faut maintenant parler de voir, car ce n'est pas la même chose. On peut savoir sans avoir vu ; c'est même notre état ordinaire, et il a ceci de particulier que le savoir y reste léger, manipulable, rangeable. Ce qu'on a vu ne se range pas.
Un philosophe a passé sa vie sur cette différence. Pour Emmanuel Levinas, ce qui m'oblige envers autrui ne commence pas par un raisonnement mais par une expérience : un visage me fait face, et avant tout argument il m'adresse une demande muette, tu ne me tueras pas. On peut discuter toutes les morales. On ne discute pas un visage.
Relisons l'abattoir moderne avec cet outil. Tout, dans son organisation, travaille contre le face-à-face : les lieux fermés, les postes découpés, la cadence qui interdit de s'attarder sur une bête, la division du travail qui fait que nul n'accompagne un animal du début à la fin. On peut décrire cela comme de l'efficacité, et ce n'est pas faux. On peut le décrire autrement : une machine à empêcher qu'un visage apparaisse. Non par cruauté ; par fonction. Un visage qui apparaît, c'est une chaîne qui ralentit.
Une honnêteté est due au lecteur. Levinas lui-même hésitait à suivre ce chemin. Interrogé un jour sur l'animal, il répondit qu'il ne savait pas à partir de quel moment un être a droit au nom de visage. Lui qui avait raconté le chien errant qui accueillait chaque soir les prisonniers de son camp, seul être à les saluer comme des hommes quand les hommes ne le faisaient plus, s'arrêtait au seuil de la bête. Son hésitation ne réfute rien. Elle montre où passe, en chacun de nous, la frontière que l'essai précédent suivait de station en station : la ligne tracée le jour où un bélier prit la place d'un fils.
Mais il faut voir la limite de tout ce qui vient d'être dit, et elle est béante. Le visage oblige celui qui le voit ; il ne dit rien de ce qui arrive quand personne ne voit. La bête, elle, souffre autant sans témoin. À ce compte, tout ceci ne serait qu'une morale du regardeur : elle règle l'état de son âme, et laisse le sort de la victime inchangé. Et cette objection a un ancêtre illustre, qui se tient de mon côté de la ligne, ce qui n'arrange rien.
Emmanuel Kant, qui a fondé la morale moderne sur le respect inconditionnel des personnes, refusait aux bêtes tout droit direct. Nous n'avons pas de devoirs envers elles, enseignait-il, mais seulement à leur sujet : la cruauté envers un animal est mauvaise parce qu'elle endurcit l'homme, et que cette dureté se retournera contre les hommes. Dans ce cadre, la bête ne compte pas pour elle-même ; elle est un terrain d'exercice où l'homme entretient sa propre douceur. La thèse du regard descend de celle-là, et elle en hérite le défaut. Si l'on demande qu'un homme regarde la bête mourir, et que ce regard ne change rien à ce qu'elle éprouve, alors seul le regardeur est protégé. Exiger le regard serait une morale de l'homme, écrite sur le dos de l'animal.
Un philosophe contemporain a poussé cette logique jusqu'à son terme. Peter Singer défend une morale utilitariste : un acte s'y juge à ses seules conséquences, à la quantité de souffrance produite ou évitée, comptée du point de vue de qui la subit. À ce compte, un abattoir invisible mais indolore vaut mieux qu'un sacrifice visible et douloureux. Si le regard ne retranche aucune douleur, il ne pèse rien ; et si l'invisibilité s'accompagnait d'une mort plus douce, elle serait un progrès, et cet essai, un attendrissement. Si cette objection est vraie, la morale du regard est un luxe, une consolation écrite pour le confort des délicats. Elle est fausse, mais pas à l'endroit où on la combat d'habitude.
❦Ce que le regard empêche
Voici le fait sur lequel tout repose, et il est d'une simplicité d'artisan. Un homme peut égorger une bête qu'il regarde. Il ne peut pas en regarder dix mille par jour. Et « dix mille par jour » n'est même pas une image : dans les grands abattoirs de volailles, en France, la chaîne cadence jusqu'à douze mille bêtes à l'heure. À l'heure, non par jour.
Le regard a un coût : du temps, de l'attention, de la lenteur. C'est précisément pour cela qu'on l'a supprimé. L'abattoir industriel n'a pas caché la mise à mort par pudeur ; il l'a cachée parce que la cadence l'exigeait. On ne tue pas à cette échelle sous des yeux qui comptent. L'invisibilité n'est pas un rideau posé sur le système une fois construit. Elle est une pièce du système, aussi nécessaire que la chaîne ou le froid.
Qu'on lise l'histoire dans un sens ou dans l'autre, que le regard ait été le frein qu'on a brisé ou le vestige qu'on a piétiné, le fait demeure. Tant que le regard tenait, il bornait ce qu'un homme pouvait soutenir, donc ce qu'un système pouvait exiger de lui. Quand l'échelle a grossi, elle a rencontré cette limite, et elle a dû la lever. Le regard n'a pas été supprimé par accident ni par pudeur : il a été supprimé parce qu'il gênait. Et une fois levé, il ne gêne plus rien ; l'échelle peut croître sans mesure, parce qu'elle a désarmé la seule chose qui la mesurait.
L'objection utilitariste se réfute alors sur son propre terrain, celui des conséquences. L'abattoir invisible et indolore est une fiction instable. Indolore, il ne pourrait le rester que si quelque chose l'y tenait, et l'on vient de retirer la seule chose qui tenait : le témoin. Un système dispensé de regard n'a aucun mécanisme interne qui le maintienne doux ; il en a de très puissants qui le poussent ailleurs, la cadence, le coût, la concurrence. Ce n'est pas une déduction, c'est un pari sur ce que deviennent les systèmes quand personne n'est tenu de voir, et la pièce au dossier est l'histoire entière de l'abattoir : le regard a reculé, et la douceur n'a pas tenu seule. Reste une objection sérieuse, et il faut l'examiner, car elle a cessé d'être une hypothèse.
On peut en effet installer des caméras. L'Angleterre l'a rendu obligatoire en 2018 dans tous ses abattoirs, avec accès des vétérinaires officiels aux images et conservation durant quatre-vingt-dix jours. Voilà, semble-t-il, la réfutation parfaite : un regard sans regardeur. Sauf qu'une caméra ne regarde pas, elle enregistre. L'enregistrement n'oblige personne au moment où il a lieu ; il produit une trace que quelqu'un, peut-être, consultera plus tard, si une plainte survient, si les images n'ont pas été effacées au terme du délai légal. La caméra ne rend pas la mise à mort visible, elle la rend vérifiable. Le témoin, lui, est présent quand la bête a peur. Et cela ne réfute pas, cela confirme : pourquoi a-t-il fallu légiférer, si le regard n'avait aucun poids ? On n'impose pas des caméras à un système qui n'a rien à cacher.
Il existe une autre voie, et quelqu'un l'a prise. En Côte-d'Or, une éleveuse a mis en service en 2021 le premier abattoir mobile pour bovins de France. Le principe tient en une inversion : on ne transporte plus la bête vers l'abattoir, c'est l'abattoir qui vient à elle. L'animal ne quitte pas la ferme où il a vécu ; il parcourt les quelques mètres qui séparent sa stabulation du camion, accompagné de son éleveur, dans les odeurs et les bruits qu'il connaît, sans transport, sans attente, sans rupture de son groupe. Que le modèle soit fragile, coûteux, économiquement incertain, tout le monde le reconnaît. Mais on ne demandait pas s'il est rentable ; on demandait s'il est concevable qu'un système garde le regard sans s'effondrer, et la réponse roule sur les routes de Bourgogne. Entre la caméra qui enregistre et l'homme qui accompagne, ce ne sont pas deux degrés d'une même solution. Ce sont deux réponses à deux questions différentes : l'une demande comment prouver qu'on n'a pas mal fait, l'autre comment rester présent à ce qu'on fait.
On peut alors répondre au vieux maître sans le renier. Oui, le regard garde l'âme de celui qui regarde ; Kant avait raison sur ce qu'il voyait. Mais le même regard qui tient l'homme présent tient le système petit. Ce que l'éthique de la vertu veut protéger chez l'agent et ce que l'utilitarisme veut compter chez la victime, une seule et même chose les fournit ensemble : des yeux qu'on ne peut pas retirer.
❦Le témoin institué
Des yeux qu'on ne peut pas retirer. Encore faut-il dire à qui ils appartiennent.
Pas à chacun de nous, on l'a vu. La capacité borne la charge, et une société où chaque mangeur devrait visiter l'abattoir n'existera jamais, ni ne devrait exister. La réponse à une faute d'architecture ne peut pas être une addition de vertus privées ; on ne répare pas un bâtiment en demandant aux habitants d'être meilleurs. Elle doit être architecturale elle aussi.
Or elle existe déjà, en creux. Le label était un témoin institué ; il a cessé de regarder. Le vétérinaire d'abattoir en est un autre, bien réel celui-là : un homme ou une femme que la collectivité paie pour se tenir là où personne ne veut se tenir, et pour voir au nom de tous. On sait ce que le poste devient : les rapports officiels décrivent des effectifs qui manquent, des démissions, des abattoirs entiers sans vétérinaire attitré. La société a inventé l'organe du regard, puis l'a laissé dépérir. Il n'y a donc rien à inventer. Il y a à rendre vrai ce qui existe : que le témoin soit là, qu'il ait le temps de voir, le pouvoir d'arrêter la chaîne, et que son regard remonte jusqu'à nous au lieu de mourir dans un rapport que nul ne lit.
Rien de tout cela n'est propre à la viande. La chemise cousue dans une usine qu'aucun donneur d'ordre ne visite, la décision prise par un calcul que nul ne sait relire : partout où l'échelle a supprimé le regard, la même question se pose, et appelle la même réponse.
Et l'on peut relire, depuis ce point, les gestes que l'essai précédent plaçait à son sommet : la lame aiguisée d'avance et cachée à la vue de la bête, l'interdiction d'égorger un animal sous les yeux d'un autre, la douceur dans la conduite. Ils s'y lisaient comme une école de présence. Ils sont aussi autre chose : du regard rendu obligatoire. Non pas conseillé aux âmes sensibles ; prescrit à tous, il y a quatorze siècles, comme condition du geste. La tradition n'a pas attendu la philosophie pour comprendre que le regard ne se laisse pas à la bonne volonté. Elle en avait fait une règle.
Elle avait fait autre chose encore, et de plus radical. Le mot qui nomme ces gestes, iḥsān, ne désigne pas d'abord une technique de la lame. Interrogé sur ce qu'il signifie, le Prophète en donne une définition qui ne parle ni de bêtes ni de couteaux : que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. L'iḥsān est le nom de l'acte accompli sous un regard dont on ne peut sortir, qui ne dort pas, qu'aucune porte ne ferme et qu'aucun budget ne supprime. Un commentateur ancien en tire la conséquence en une ligne : celui qui se sent observé perfectionne inévitablement chacun de ses actes.
Voilà donc, posée il y a quatorze siècles, la réponse la plus complète au problème de cet essai. Un système peut retirer ses témoins ; il ne peut pas retirer celui-là. L'homme qui a intériorisé ce regard porte avec lui l'organe que l'institution laisse dépérir. Il est le témoin qu'on ne licencie pas.
Il faut aussitôt en dire la limite, sous peine de troquer une illusion contre une autre. Un abattoir dont chaque ouvrier vivrait sous ce regard resterait un abattoir, avec sa cadence, ses lieux fermés, son nombre. Le regard de Dieu transforme celui qui tue ; il ne borne pas l'échelle à laquelle on tue. C'est même pour cela que la tradition, qui connaissait ce sommet, a néanmoins codifié la lame cachée et la bête qu'on ne brusque pas : elle savait que la présence intérieure est rare, qu'on ne bâtit pas un ordre sur ce qui est rare, et qu'il faut donc la règle pour tous et la présence pour qui la porte.
Deux stratégies, donc, pour rendre un regard irrévocable. L'installer dehors, dans une institution qu'on protège. L'installer dedans, si profondément qu'aucune institution ne puisse l'ôter. La première est fragile, car les institutions se laissent affamer. La seconde est rare, et ne se décrète pas. Aucune ne suffit seule ; il n'a jamais été dit qu'il fallait choisir.
Une société se juge peut-être là : aux endroits où elle paie des gens pour voir ce qu'elle préfère cacher, et au soin qu'elle prend d'eux.
Je demandais où loge la faute. Elle ne loge nulle part ; elle circule, et elle circule par le seul canal que personne ne surveille : ce que nul n'est tenu de voir.
L'invisibilité est la faute qui rend les autres possibles. Le regard est le devoir qui rend les autres tenables.
La faute n'est pas de manger ce qu'on n'a pas vu mourir. Elle est de trouver bon qu'on ne puisse pas le voir. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
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Pour aller plus loin
- Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963).
- Emmanuel Levinas, Totalité et infini (1961) ; « Nom d'un chien ou le droit naturel », dans Difficile liberté ; entretien « The Paradox of Morality », publié dans The Provocation of Levinas: Rethinking the Other (dir. R. Bernasconi et D. Wood), où il est interrogé sur le visage de l'animal.
- Emmanuel Kant, Leçons d'éthique, sur les devoirs concernant les animaux.
- Peter Singer, La Libération animale (1975).
- United States v. Jewell, 532 F.2d 697 (9e circuit, 1976), l'affaire fondatrice de l'aveuglement volontaire ; Global-Tech Appliances v. SEB, 563 U.S. 754 (2011), qui l'étend au contentieux civil des brevets.
- Code pénal français, article 321-1 (recel), et la jurisprudence de la chambre criminelle fondée sur la formule « ne pouvait ignorer ».
- Sur la distinction jāhil qāṣir / jāhil muqaṣṣir : le couple de termes est surtout formalisé dans la tradition imamite. Le principe, lui, est commun aux écoles : al-Qarāfī, Sharḥ Tanqīḥ al-Fuṣūl ; al-Maqqirrī, al-Qawāʿid ; Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-Fatāwā, XX, 280 ; Ibn al-Laḥḥām, al-Qawāʿid wa-l-fawāʾid al-uṣūliyya, p. 87.
- Coran, al-Baqara : « Dieu n'impose à aucune âme au-delà de ce qu'elle peut porter » (2:286).
- Sur l'iḥsān défini comme acte accompli sous le regard de Dieu, le hadith dit « de Gabriel », rapporté par al-Bukhārī (n° 50) et Muslim (n° 8). Le commentaire cité est celui d'Ibn al-Athīr.
- Sur la vidéosurveillance obligatoire : The Mandatory Use of Closed Circuit Television in Slaughterhouses (England) Regulations 2018, entrées en vigueur le 4 mai 2018, applicables au 5 novembre suivant, avec conservation des images durant quatre-vingt-dix jours. Pour la France, le rapport n° 18082 du CGAAER, Mise en œuvre de la vidéosurveillance en abattoir (2018).
- Sur l'abattoir mobile : l'article 73 de la loi EGalim du 30 octobre 2018 et le décret du 15 avril 2019 ouvrent une expérimentation de quatre ans. Le premier dispositif pour bovins a été mis en service en Côte-d'Or en 2021 à l'initiative d'Émilie Jeannin (Le Bœuf Éthique), sur le modèle suédois.
- Rapports du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) sur les services vétérinaires d'inspection en abattoir. Sur les cadences d'abattage, les publications de l'OABA (Œuvre d'assistance aux bêtes d'abattoirs), qui documentent des chaînes de volailles atteignant 12 000 à 14 000 animaux par heure dans certains abattoirs français.
- Cet essai prolonge Le sang qu'on ne voit plus, qui en posait la question finale.
