Psychologie · Religion

Maîtriser le désir

Le hawā, la soif, l’apatheia, la grâce, le penchant, la sublimation : six écoles devant le même feu.

Personne n’a besoin qu’on lui explique ce qu’est le désir : chacun connaît ce feu, qui réchauffe un jour et brûle le lendemain. L’envie qui tire, l’habitude qui enchaîne, la soif qui renaît sitôt bue. Toutes les grandes écoles de l’humanité ont buté sur la même évidence : le désir laissé à lui-même asservit. Mais une fois ce diagnostic posé, que faire du feu ? L’éteindre ? S’en éloigner ? Le convertir, l’atteler, le canaliser, l’orienter ? Six écoles, et autant d’idées de l’homme. Comme toujours ici, une lecture, pas un verdict.

En bref

  • Six écoles face au même feu, le désir : l’éteindre (bouddhisme), s’en détacher (stoïciens), le convertir (judaïsme/christianisme), le transformer (Freud), l’orienter (islam) ou voir qu’il vient de l’autre (Girard).
  • Le judaïsme et le christianisme voient dans le désir un penchant vicié par la chute, à discipliner comme un « bœuf de labour » ou à transformer par la grâce.
  • L’islam propose une voie du milieu : ni éteindre ni laisser libre cours, mais atteler le désir, avec le « regard baissé » (24:30-31) comme posture de mesure.
  • Le vrai désaccord : ce feu est-il l’ennemi du salut, ou son énergie ? La question finale invite chacun à situer ce qui, aujourd’hui, est « au-dessus des siens ».
Dans cet essai
  1. 1Le diagnostic commun : le désir asservit
  2. 2Le bouddhisme : éteindre la soif
  3. 3Les stoïciens : ne désirer que ce qui dépend de nous
  4. 4Les voisins du Livre : le penchant et la grâce
  5. 5Freud : transformer la pulsion
  6. 6L’islam : orienter le désir, la voie du milieu
  7. 7Girard : le désir vient de l’autre
  8. 8Le vrai désaccord : que faire du feu ?
  9. 9Et pour nous ?

Le diagnostic commun : le désir asservit

Commençons par l’accord, car il est frappant. Le Coran nomme hawā le désir-caprice, la pente qui emporte, et il en fait le grand rival intérieur de Dieu, dans l’un de ses versets les plus abrupts :

أَفَرَأَيْتَ مَنِ اتَّخَذَ إِلَٰهَهُ هَوَاهُ« As-tu vu celui qui a pris son désir pour dieu ? » · Coran 45, 23

Le Bouddha, lui, place la taṇhā, la soif, au cœur de sa deuxième noble vérité : c’est elle, la source de la souffrance, cette avidité qui fait courir d’objet en objet sans jamais se poser. Épictète, l’esclave devenu maître de sagesse, enseigne que celui qui désire ce qui ne dépend pas de lui se rend esclave de mille maîtres. Et Freud, tout incroyant qu’il est, décrit un moi « qui n’est pas maître dans sa propre maison », travaillé par des pulsions qui ne demandent pas son avis.

Quatre langues, une même lucidité : le problème n’est pas d’avoir des désirs, c’est d’être eu par eux. L’idolâtrie du verset coranique le dit avec une précision presque psychologique : ce qu’on ne gouverne pas finit par nous gouverner, et ce qui nous gouverne, on l’adore.

Jung, dont l'essai d'introduction de ce chapitre pose les bases, nomme ce mécanisme la possession : quand une énergie psychique attire à elle toute l’attention du moi, celui-ci s’y identifie sans s’en apercevoir et croit librement vouloir ce à quoi il est en réalité assujetti. Il écrit que ce genre d’énergie est exactement ce que les Anciens appelaient un « dieu », et que notre langage d’aujourd’hui le reconnaît encore : on dit de quelqu’un qu’il « en fait un monde », qu’il « ne pense qu’à ça ». Posé ainsi, le verset 45, 23 n’est pas seulement une mise en garde religieuse : c’est la description d’un mécanisme que la psychologie du XXᵉ siècle a retrouvé par une tout autre route.

Girard : le désir vient de l'autre

Un angle manque à ce panorama : le désir est aussi contagieux. Toutes les traditions ci-dessus le traitent comme une force intérieure à gouverner. L'anthropologue René Girard (1923-2015) déplace la question : avant de se demander comment gouverner son désir, il faut se demander d'où il vient. Et souvent, il vient de l'autre.

Sa thèse, qu'il appelle le désir mimétique, tient en une phrase : on ne désire pas spontanément un objet, on désire ce qu'un autre désire, parce que c'est lui qui désire. Le désir n'est pas une flèche qui part de soi vers un objet : c'est un triangle, soi, un modèle, et l'objet que le modèle convoite. La jalousie ordinaire en est l'illustration la plus claire : on n'est pas jaloux d'un inconnu dans un autre pays, on est jaloux de quelqu'un dont on partage le monde, et dont la réussite révèle un désir qu'on n'avait pas encore nommé.

Ce mécanisme n'invalide pas les six traditions précédentes, il les complète. Si le désir est d'abord mimétique, le « regard baissé » coranique (ghaḍḍ al-baṣar) prend un sens supplémentaire : ne pas regarder l'autre en train de désirer, c'est couper l'allumage du désir mimétique avant qu'il ne prenne. La posture de mesure anticipait, sans le nommer, le mécanisme que Girard a décrit. Sa sortie, elle, ressemble à celle de toutes les traditions : non pas cesser d'imiter, ce qui est impossible, mais choisir ses modèles autrement. Non pas imiter ceux qui ont, mais imiter ceux qui donnent.

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Quatre langues pour un même diagnostic : le problème n’est pas d’avoir des désirs, c’est d’être possédé par eux.

Le bouddhisme : éteindre la soif

La réponse bouddhiste est la plus radicale, car elle s’attaque à la racine. Si la soif est la cause de la souffrance, la libération, c’est son extinction : nirvāṇa, mot qui évoque littéralement la flamme qui cesse de brûler. Le chemin octuple est une discipline patiente de l’attention, qui apprend à voir le désir naître, enfler, passer, sans s’y agripper. On ne combat pas la soif de front : on cesse de l’alimenter.

Gardons-nous ici d’une caricature : le bouddhisme ne condamne pas tout vouloir. L’aspiration à se libérer, la bienveillance, la compassion sont cultivées. Ce qui doit s’éteindre, c’est l’avidité qui s’accroche, le « moi, mien » qui fait de chaque objet une promesse de salut. Mais l’horizon reste sans équivoque : moins le feu brûle, mieux on se porte.

Les stoïciens : ne désirer que ce qui dépend de nous

Les stoïciens proposent une autre chirurgie : non pas éteindre le désir, mais le déplacer. Épictète ouvre son Manuel par la distinction qui résume toute l’école : il y a ce qui dépend de nous (nos jugements, nos choix) et ce qui n’en dépend pas (la santé, la fortune, l’opinion d’autrui). Le malheur naît d’un désir mal placé, accroché à ce qui ne nous appartient pas. La liberté, c’est de retirer son désir du monde et de le réinvestir tout entier dans la seule citadelle qu’on possède : sa propre volonté.

L’idéal porte un nom, l’apatheia, qu’on traduit mal par « apathie » : il ne s’agit pas de ne rien sentir, mais de n’être plus déchiré par les passions, ces jugements faux qui nous font dépendre du dehors. Le sage stoïcien aime, agit, s’engage ; simplement, il ne suspend plus son bonheur à ce que le sort peut lui reprendre.

Les voisins du Livre : le penchant et la grâce

Entre la sagesse grecque et la psychanalyse, deux voix qu’on ne peut pas taire, car elles encadrent la position coranique comme deux contrepoints. Le judaïsme d’abord, dont la lucidité étonne : les sages y nomment yetser ha-ra, le « penchant mauvais », cette poussée du désir, et osent dire qu’elle est paradoxalement nécessaire. Sans elle, enseigne le Midrash, « nul ne bâtirait de maison, ne se marierait, n’engendrerait, ne ferait de commerce ». Le désir est un bœuf de labour : on ne l’abat pas, on l’attelle ; et la Torah est décrite comme son antidote, littéralement son épice (tavlin), ce qui l’assaisonne et le rend bon. On est très près de la monture coranique.

Le christianisme, lui, porte un regard plus sombre. Depuis Augustin, le désir n’est pas seulement à discipliner : il est blessé, vicié par la chute, et Paul en a donné la plainte définitive : « je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas » (Romains 7, 19). La volonté seule ne suffit donc pas ; il y faut la grâce, qui convertit le désir et le retourne vers Dieu, et c’est dans cette défiance qu’a grandi un idéal sans équivalent en islam, le célibat consacré. Là où le judaïsme attelle et où l’islam oriente, le christianisme demande une transformation par le haut : le désir doit être moins maîtrisé que converti.

Freud : transformer la pulsion

La psychanalyse retire au débat son vocabulaire moral et lui donne un vocabulaire énergétique. La pulsion est une poussée, ni bonne ni mauvaise : elle est, et elle ne disparaît jamais. La refouler ne l’éteint pas, cela l’enterre vivante, et elle revient déguisée, en symptôme, en angoisse, en rêve. Mais Freud observe aussi un destin plus heureux : la sublimation, où l’énergie pulsionnelle se détourne vers un autre but, l’œuvre, la recherche, l’art, le soin des autres. Le feu ne s’éteint pas : il chauffe une autre marmite.

C’est une idée que la psychologie des profondeurs prolongera : ce qu’on refuse de voir en soi ne s’en va pas, il travaille dans l’ombre. Jung fera un pas de plus : le désir compulsif est souvent un symbole mal lu, un vrai besoin de l’âme qui se trompe d’objet ; la question n’est plus seulement « comment résister ? », mais « que veut vraiment ce désir ? ». La maîtrise véritable ne passe donc pas par le déni du désir, mais par sa reconnaissance, puis sa transformation. Sur ce point précis, Freud, sans le savoir, donne raison à une très vieille sagesse : on ne tue pas le hawā, on l’éduque.

L’islam : orienter le désir, la voie du milieu

Car c’est là, précisément, la position coranique. Le Coran ne demande jamais d’éteindre le désir, il demande de ne pas l’introniser. Le verset clef est un parallélisme d’une grande finesse :

وَأَمَّا مَنْ خَافَ مَقَامَ رَبِّهِ وَنَهَى النَّفْسَ عَنِ الْهَوَىٰ ۝ فَإِنَّ الْجَنَّةَ هِيَ الْمَأْوَىٰ« Quant à celui qui aura craint de comparaître devant son Seigneur et aura refréné son âme du hawā, le Jardin sera son refuge » · Coran 79, 40-41

Refréner (nahā), pas anéantir. L’islam bénit le désir ordonné : manger, aimer, se marier, commercer, jouir des bonnes choses, tout cela est licite et même célébré, dans la mesure (le cœur et la balance, le mīzān). Le jeûne de Ramadan est peut-être le résumé le plus concret de cette pédagogie : on ne renonce pas à la nourriture, on apprend, un mois par an, qu’on peut lui dire « attends ». Le désir n’est pas une idole ni une ordure : c’est une monture. Mal menée, elle vous emporte ; bien menée, elle vous porte.

Cette pédagogie a un second exercice, plus quotidien encore que le jeûne : le regard. « Dis aux croyants de baisser leurs regards… cela est plus pur pour eux » (24:30), et le verset suivant adresse le même commandement aux croyantes. Il faut lire le geste avec précision : ghaḍḍ al-baṣar, c’est abaisser le regard, non fermer les yeux ; et la lettre du verset dit même « baisser une partie de leurs regards » (يَغُضُّوا مِنْ), modération, pas aveuglement. Indice supplémentaire : le Coran emploie le même verbe pour la voix, « abaisse ta voix » (31:19), preuve qu’il ne s’agit pas d’une règle sur les yeux mais d’une posture générale de mesure : modérer ce qui entre en soi comme ce qui en sort. Surtout, c’est une stratégie d’amont : on ne combat pas le désir déjà embrasé, lutte que la volonté perd presque toujours, comme la psychologie l’a amplement vérifié ; on coupe son alimentation avant qu’il ne s’allume. Le jeûne apprend à dire « attends » à la faim, le regard baissé à l’envie : deux entraînements du même muscle, la prévention plutôt que la répression.

On retrouve la logique des stations du nafs décrite dans Les destins du moi : l’âme qui commande le mal n’est pas détruite mais conduite, d’étape en étape, vers la paix. Et la direction du chemin n’est pas l’extinction : c’est l’orientation. Le hawā devient dieu quand il n’a plus de dieu au-dessus de lui ; remis à sa place de créature, il redevient ce qu’il devait être, une force de vie.

Le vrai désaccord : que faire du feu ?

Mettons les six réponses sur une seule ligne, du plus grand refus du désir au plus grand accueil :

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Six écoles, du plus grand refus au plus grand accueil : éteindre, se détacher, convertir, transformer, atteler, orienter.

La ligne de partage profonde est celle-ci : le désir est-il l’ennemi du salut, ou son énergie ? Pour le bouddhisme, la soif est le moteur même de la souffrance ; tant qu’elle brûle, on tourne. Pour le christianisme, le désir est blessé et la volonté seule n’y peut rien : il faut la grâce. Pour le judaïsme, le penchant est rude mais fécond : on l’attelle. Pour les stoïciens, le désir est récupérable à condition de changer d’objet. Pour Freud, il est la seule énergie disponible, tout est dans la canalisation. Pour l’islam, il est une créature de Dieu, bonne en son lieu, idolâtre hors de lui. Six anthropologies, irréductibles sur le fond, et pourtant d’accord sur un point pratique : la liberté ne consiste pas à faire tout ce qu’on désire, mais à ne pas être fait par ce qu’on désire.

Honnêteté Chaque école est ici résumée à son geste central : il existe un bouddhisme du désir habile, des stoïciens sensibles, un Freud du tragique, et en islam toute une gradation, du fiqh des plaisirs licites à l’ascèse soufie qui frôle parfois l’extinction. Le tableau force le trait pour faire voir la ligne. Des interprétations, pas des verdicts.

Et pour nous ?

Si ces pages devaient laisser une seule image, ce serait celle de la monture. Nos désirs sont des bêtes puissantes : les lâcher, c’est l’accident ; les abattre, c’est l’immobilité ; il reste à apprendre à monter. Cela demande des rênes (la mesure, la loi, l’habitude), un cap (ce qui est plus haut que soi), et une longue patience avec sa propre nature, car la bête ne devient pas docile en un jour.

Le verset le dit en creux : le hawā ne devient une idole que lorsqu’il occupe la place du dieu. Le problème n’a jamais été de désirer ; c’est de n’avoir rien au-dessus de ses désirs. À chacun, alors, la question pratique, peut-être la plus concrète de toute cette revue : qu’y a-t-il, aujourd’hui, au-dessus des miens ? Et si la réponse tarde à venir, c'est peut-être que le feu brûle déjà là où il ne devrait pas.

Six écoles devant le même feu : l’éteindre, s’en écarter, le convertir, le transformer, l’atteler, le conduire. Et une même liberté : ne pas être fait par ce qu’on désire. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Le Coran sur le hawā : 45, 23 (le désir pris pour dieu) ; 79, 40-41 (refréner l’âme) ; 25, 43.
  • Le bouddhisme : les quatre nobles vérités, la taṇhā et le nirvāṇa.
  • Épictète, Manuel ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.
  • Le judaïsme : le yetser ha-ra et la Torah comme « épice » (Midrash, Talmud) ; le christianisme : Romains 7 ; Augustin, Les Confessions.
  • S. Freud, sur le refoulement et la sublimation (Malaise dans la civilisation).
  • Pour une application contemporaine, au design des écrans : Le scroll et la pause.
  • À lire avec : Le cœur, Les destins du moi, L’ombre et le nafs et Le libre arbitre.