La revue

Le Coran, concrètement

Sourates, versets, révélation : les bases, pour qui n'a jamais ouvert le texte.

Cette revue parle sans cesse de versets, de sourates, de « révélation ». Pour qui a grandi avec ce livre, ces mots sont familiers comme les meubles de la maison ; pour qui l'ouvre pour la première fois, ils ne le sont pas. Avant d'aller plus loin, posons donc les choses simplement : qu'est-ce que ce texte, matériellement, et comment a-t-il pris la forme qu'on lui connaît ? Ce n'est pas un essai d'interprétation, juste une carte du terrain.

La sourate et le verset

Le Coran se divise en 114 chapitres, appelés sourates (سورة, sūra), eux-mêmes divisés en versets, appelés āyāt (آية, singulier āya, « signe », un mot qu'on retrouvera). Chaque sourate porte un nom, tiré le plus souvent d'un mot ou d'un épisode qui y apparaît : « la Vache » (al-Baqara), « la Caverne » (al-Kahf), « la Lumière » (an-Nūr). Ce nom n'est pas un résumé : la sourate « la Vache » ne parle pas principalement de vaches, l'épisode n'occupe qu'un passage.

Les sourates sont d'une longueur très inégale : la plus longue (la Vache) compte 286 versets, les plus courtes à peine trois. On cite un passage par le numéro de la sourate puis celui du verset : « 2, 256 » désigne le verset 256 de la sourate 2.

Vingt-trois ans, par fragments

Le texte n’est pas arrivé d’un coup. La tradition le tient pour révélé au Prophète Muhammad par fragments, sur une période d’environ vingt-trois ans (610-632), tantôt quelques versets, tantôt une sourate entière. Le premier essai de cette revue, Le premier mot, raconte le tout début de ce processus. Beaucoup de ces fragments sont liés à un événement précis : une question posée au Prophète, un conflit à trancher, une situation vécue par les premiers musulmans. La tradition a conservé le souvenir de plusieurs de ces « occasions de révélation » (asbāb al-nuzūl). Connaître l’occasion d’un verset peut éclairer son sens, sans toujours l’épuiser : un même verset, né d’une situation précise, peut porter une portée plus large.

Beaucoup de ces fragments sont liés à un événement précis : une question posée au Prophète, un conflit à trancher, une situation vécue par les premiers musulmans. La tradition a conservé le souvenir de plusieurs de ces « occasions de révélation » (asbāb al-nuzūl). Connaître l'occasion d'un verset peut éclairer son sens, sans toujours l'épuiser : un même verset, né d'une situation précise, peut porter une portée plus large.

L'ordre du livre n'est pas l'ordre de la révélation

Voici le point qui surprend le plus. Le Coran qu'on tient en main aujourd'hui ne suit pas l'ordre dans lequel les versets sont apparus. La première sourate révélée (al-ʿAlaq, « Lis », voir Le premier mot) est la 96ᵉ dans le livre ; la première sourate du livre (al-Fātiḥa) a probablement été révélée plus tard.

Le classement final suit grossièrement une autre logique : les sourates longues plutôt vers le début, les courtes plutôt vers la fin. Ce n'est qu'une tendance, non une règle stricte, les exceptions sont nombreuses, à commencer par la Fātiḥa, brève, placée en ouverture, et les savants discutent encore des principes exacts qui ont présidé à cet ordre. On distingue aussi les sourates « mecquoises », révélées avant l'émigration du Prophète à Médine, le plus souvent courtes et centrées sur les grandes questions, l'unicité de Dieu, l'au-delà, et les sourates « médinoises », souvent plus longues, qui traitent davantage de la vie de la communauté, du droit, des relations sociales. Cette distinction aide à situer un passage, sans être une règle absolue.

Pour qui aborde un essai sur « tel verset de telle sourate », il est donc utile de savoir qu'on picore dans un livre dont l'architecture finale n'est pas chronologique, mais qui a sa propre logique, comme le montre La rhétorique sémitique.

Une langue, et des traductions

Le Coran est en arabe, et la tradition majoritaire tient que cette langue fait partie du texte lui-même : une traduction est appelée, par prudence, « traduction du sens », non « le Coran en français ». Ce n'est pas un simple scrupule théologique : Les mots et le monde montre comment le sens d’un mot arabe tient à ses relations avec d’autres mots : une constellation que la traduction ne peut que fragmenter.

Cela ne rend pas les traductions inutiles, loin de là : elles permettent d'entrer dans le texte, et cette revue les cite constamment. Mais cela explique pourquoi un même verset peut être rendu de façons assez différentes d'une traduction à l'autre, et pourquoi certains essais ici s'arrêtent sur un mot arabe précis. Ce n'est pas de l'érudition gratuite : c'est que la traduction, à cet endroit, a dû choisir, et qu'un autre choix était possible.

◆ La carte est posée. Ce texte s’est constitué en vingt-trois ans, par fragments liés à des événements précis, dans un ordre de révélation que le livre ne conserve pas, en arabe, une langue dont aucune traduction ne transporte le réseau intact. Ces repères ne sont pas de l’érudition : ils déterminent comment on peut lire, et ce qu’on peut légitimement chercher dans un verset. La suite de cette revue suppose qu’on les a en tête.

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin