Philosophie · Religion

Le monde entre deux

Il y a les choses qu'on peut toucher, et les idées purement abstraites. Et il y a ce troisième espace, que Corbin, Jung et le Coran ont chacun nommé à leur façon.

Il y a des moments où quelque chose vous touche avec une intensité qui ne s'explique pas par sa matière. Une mélodie, pas de mots, pas d'image, juste des sons dans l'air, et pourtant quelque chose en vous répond comme si elle nommait une réalité que vous connaissiez sans l'avoir jamais formulée. Un rêve qui reste, trois jours après, plus présent que ce qui s'est passé hier. Un symbole dans un texte ancien qui parle directement, à travers les siècles, comme si c'était à vous qu'il s'adressait.

Ces expériences ont une caractéristique déconcertante : elles ne sont ni purement matérielles (on ne peut pas les peser, les mesurer) ni purement abstraites (elles ne sont pas des idées froides, elles touchent). Elles semblent appartenir à un troisième espace, quelque part entre la chose et le concept. Et c'est précisément ce troisième espace que deux penseurs du XXᵉ siècle, travaillant de part et d'autre de la Méditerranée, ont cherché à nommer.

Corbin et le Monde Imaginal

Henry Corbin (1903-1978), philosophe français et spécialiste de la mystique islamique iranienne, a passé sa vie à traduire et à commenter les grands mystiques soufis, Sohravardî, Ibn ʿArabî, Mollâ Sadrâ. Et à travers eux, il a retrouvé une idée qui, dit-il, avait quasiment disparu de la pensée occidentale : celle d'un monde intermédiaire, distinct du monde sensible et du monde purement intelligible, qu'il a nommé le Mundus Imaginalis, ou en arabe 'Âlam al-Mithāl, le monde des images archétypales.

Attention au mot "imaginal", que Corbin distingue soigneusement de "imaginaire". L'"imaginaire" désigne ce qui n'existe pas, les châteaux en Espagne, les licornes, les fantasmes. L'"imaginal" désigne ce qui existe dans ce troisième espace, pas moins réel que les objets physiques, mais selon un mode d'être différent. Les figures des rêves prophétiques, les formes que prennent les anges pour se manifester, les symboles qui traversent les cultures sans appartenir à aucune : tout cela est imaginal. Ce n'est pas une métaphore poétique. C'est, pour les mystiques qu'étudie Corbin, une cartographie sérieuse de la réalité.

Ce monde se situe, dans la cosmologie islamique classique, entre le monde shahāda (le visible, le sensible) et le monde ghayb (l'invisible, le divin). C'est un espace médiateur : là où "les esprits se corporalisent et où les corps se spiritualisent", selon une formule des mystiques iraniens. Ce n'est pas une moitié de l'un et une moitié de l'autre : c'est le lieu où les deux se rencontrent, et c'est pourquoi les révélations, les visions, les rêves vrais y prennent forme.

Le barzakh coranique

Le Coran a un mot pour cet espace intermédiaire : le barzakh (برزخ), l'isthme, la zone entre deux mers qui les sépare sans les confondre (55:19-20). Un espace qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre, mais qui les relie : un ciment plutôt qu'un mur. C'est la même image qui donne son titre à l'essai sur Khidr et Moïse : Le Confluent des deux mers, le point où deux mers se rejoignent précisément là où elles cessent d'être séparées. La tradition soufie l'emploie aussi pour l'état intermédiaire entre la mort et la résurrection, mais c'est ce sens cosmologique qui nous intéresse ici.

Jung de l'autre côté

Carl Gustav Jung ne connaissait pas le vocabulaire de la mystique islamique quand il a commencé à explorer ce que l'on pourrait appeler le même territoire. Mais il y est arrivé par son propre chemin. Son concept d'inconscient collectif, cette couche de la psyché commune à toute l'humanité, peuplée d'archétypes, de figures mythologiques et de motifs universels, décrit un espace qui a beaucoup en commun avec le Monde Imaginal.

Ce n'est pas non plus purement matériel (on ne trouve pas d'archétype dans le cerveau) ni purement abstrait (les archétypes agissent, ils ont une efficience propre, ils se manifestent dans les rêves, les symptômes, les crises de vie). Ils ont une réalité propre qui ne se réduit ni à la physiologie ni à la philosophie. C'est exactement la propriété caractéristique de l'imaginal.

Jung et Corbin se sont rencontrés et reconnus dans le cercle d'Eranos, ces rencontres interdisciplinaires organisées à Ascona en Suisse, où des penseurs de tous horizons cherchaient à "sauver ce qui nous restait d'âme humaine", selon la belle formule d'un témoin de ces années. Dans une lettre à Corbin, Jung lui écrivait que c'était "une joie extraordinaire d'être compris complètement". Ils ont partagé cette convergence avec ce que Corbin nommait la ketmān, la "discipline de l'arcane" : certaines choses ne se disent pas, elles se vivent.

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Le monde imaginal n'est pas une moitié de chaque côté : c'est le ciment qui relie les deux rives.

Pourquoi c'est important

Cette notion de troisième espace n'est pas un luxe spéculatif. Elle répond à un problème très concret que la modernité a créé en perdant le monde imaginal.

Quand on n'a plus que deux espaces (le matériel et l'abstrait), les symboles religieux n'ont plus où exister. Soit on les prend à la lettre, comme des faits matériels vérifiables (Dieu a littéralement créé le monde en sept jours solaires, Moïse a littéralement été sur le Sinaï avec un bâton), soit on les écarte comme de pures métaphores subjectives, des projections psychologiques sans réalité propre. C'est l'impasse dans laquelle se trouve le débat entre foi et raison depuis deux siècles : fondamentalisme d'un côté, réductionnisme de l'autre.

Le monde imaginal offre une troisième voie : les symboles ont une réalité propre, ni matérielle ni purement subjective. Ils décrivent quelque chose de réel, mais selon leur propre mode d'être. C'est ce qu'on appelle en herméneutique le sens symbolique, distinct à la fois du sens littéral et du sens allégorique. Et c'est exactement ce que l'essai sur la lecture symbolique met en place pour lire le Coran : ni la lettre nue, ni la métaphore vide, mais le symbole qui tient les deux et qui permet le ta'wīl.

La limite honnête

Corbin et Jung ne disent pas exactement la même chose, et Corbin le premier le soulignait. Le Monde Imaginal de Corbin est un espace métaphysique objectif, qui existe indépendamment de toute psyché particulière. L'inconscient collectif de Jung est encore, pour lui, un espace psychologique : immense, peut-être infini, mais psyché malgré tout. Corbin a parfois reproché à Jung de "psychologiser" ce qui était ontologique : en faisant de Dieu une structure de l'âme, on risque de l'enfermer dans une bulle gigantesque mais close.

C'est une tension réelle, et elle correspond à la ligne de partage déjà décrite dans Le Confluent des deux mers : Jung penche vers l'immanence (le divin comme profondeur de l'âme), le Coran maintient la transcendance (le divin comme Tout-Autre). Le monde imaginal, chez Corbin, est le lieu où ces deux mouvements peuvent se rencontrer sans se confondre : non pas que Dieu soit l'âme, ni que l'âme soit Dieu, mais que l'âme ait accès à quelque chose qui la dépasse, par un espace intermédiaire réel.

Ce n'est pas une contradiction à résoudre, c'est une tension à tenir. Deux mers qui coexistent sans se mélanger : peut-être que la rencontre entre Jung et Corbin est elle-même un barzakh.

Entre le monde qu'on peut toucher et celui qu'on ne peut que penser, il y a peut-être un espace où les deux se reconnaissent. Ni imaginaire, ni abstrait. Réel autrement. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

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