Croire, et vouloir comprendre
On croit souvent que la foi et la raison se font face, prêtes à en découdre. La plupart des traditions religieuses racontent une histoire différente.
Une femme prie chaque soir depuis l'enfance, par habitude autant que par conviction. Un soir, sans raison précise, une question s'invite entre deux phrases connues par cœur : à qui, au juste, est-ce que je parle ? Elle continue de prier, les jours suivants, exactement comme avant. Mais quelque chose a changé : elle prie maintenant en se demandant ce qu'elle fait, et cette question ne la quitte plus tout à fait.
Elle n'a pas cessé de croire. Elle n'est pas devenue plus savante. Elle a simplement laissé une question s'installer là où, avant, une habitude suffisait. C'est, très exactement, le geste que les traditions religieuses appellent théologie, quand elles prennent la peine de lui donner un nom : non pas remplacer la foi par la raison, mais laisser la foi se poser des questions sur elle-même, et tenir bon pendant qu'elle cherche.
❦Une foi qui cherche à comprendre
Au tournant du onzième et du douzième siècle, un moine devenu archevêque de Cantorbéry, Anselme, résume ce geste dans une formule restée célèbre : fides quaerens intellectum, « la foi en quête d'intelligence ». Il ne dit pas qu'il faut comprendre avant de croire, ni que la foi devrait s'effacer devant la preuve. Il dit l'inverse : « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois afin de comprendre. » La croyance vient en premier, non comme un point d'arrivée mais comme un point de départ, celui à partir duquel on se met en marche vers une compréhension plus profonde de ce qu'on croit déjà.
Cette formule pourrait sembler propre au christianisme médiéval. Elle décrit pourtant un mouvement qu'on retrouve, sous des mots différents, dans des traditions voisines. Une génération après Anselme, un rabbin né à Cordoue, Moïse Maïmonide, écrit en arabe un livre au titre éloquent, le Guide des égarés, destiné à celui qui tient pour vraies à la fois la Torah et la philosophie et n'arrive pas à les faire tenir ensemble. Son projet est le même qu'Anselme, dans une autre langue et une autre foi : non pas choisir entre croire et comprendre, mais montrer comment la raison peut approfondir ce que la révélation donne d'abord. Ce n'est pas que ces auteurs se soient influencés au point de se copier. C'est que la même tension, croire quelque chose et vouloir malgré tout le comprendre plutôt que de s'en tenir à la seule habitude, surgit partout où une foi est prise au sérieux assez longtemps pour qu'on lui pose des questions.
❦Ce que la théologie n'est pas
Deux malentendus méritent d'être écartés avant d'aller plus loin. Le premier consiste à croire que la théologie est une activité tiède, réservée à ceux dont la foi vacille et qui cherchent des béquilles rationnelles. L'histoire dit le contraire : les plus grands théologiens, dans toutes les traditions, sont souvent des croyants d'une intensité rare, pour qui la question n'affaiblit pas la foi mais en est une forme d'expression, presque une preuve d'amour. On ne prend pas la peine d'interroger ce qui ne compte pas.
Le second malentendu consiste à opposer terme à terme la théologie et la science, comme si elles jouaient sur le même terrain et devaient s'affronter pour la même victoire. La théologie ne cherche pas à prédire ni à mesurer. Elle cherche à rendre cohérent, du point de vue de la raison, ce qu'une communauté tient pour vrai par la révélation, la tradition ou l'expérience. Ce n'est pas un tribunal où la raison juge la foi de l'extérieur. C'est un travail que la foi mène sur elle-même, avec les outils de la raison comme instruments, non comme juges suprêmes.
❦Le prix de cette quête
Ce geste n'est pas sans risque, et les traditions qui l'ont pratiqué le savent. Vouloir comprendre ce qu'on croit conduit parfois à des conclusions qui dérangent, y compris à l'intérieur de sa propre communauté. Des théologiens ont été suspectés, parfois condamnés, par des coreligionnaires convaincus que la question elle-même était déjà une trahison. La foi qui cherche à comprendre avance donc rarement en terrain complètement sûr : elle expose celui qui la pratique à la méfiance de ceux qui préfèrent la certitude tranquille de ne pas demander.
C'est peut-être pour cela que la théologie, dans presque toutes les traditions, s'est développée en plusieurs écoles rivales plutôt qu'en une seule voix. Une fois qu'on accepte de questionner, on n'obtient pas mécaniquement la même réponse que son voisin, même si l'on part de la même foi. L'essai Ce qui distingue une religion explore pourquoi ces désaccords, loin d'être de simples querelles, tiennent souvent à la question que chaque école place en premier.
Croire ne dispense pas de comprendre. Et vouloir comprendre, pour qui croit vraiment, n'a jamais été un manque de foi.
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour continuer
- Sur ce qui distingue les grandes questions religieuses entre elles : Ce qui distingue une religion.
- Sur la naissance de la théologie rationnelle en islam : Quand la foi se met à raisonner.
- Sur le geste philosophique en général : Ce que veut dire philosopher.
- Sur le point de départ que personne ne prouve, dans six traditions : Le cercle que personne n'évite.
