Quand la foi se met à raisonner
La théologie islamique n'est pas née dans les livres. Elle est née de questions que n'importe qui se pose encore, un soir ordinaire, à table.
Un adolescent, un soir ordinaire, lève les yeux de son assiette : « Si Dieu sait déjà ce que je vais faire demain, est-ce que je peux encore faire autrement ? » Son père répond ce qu'on répond d'habitude : Dieu sait, mais c'est toi qui choisis. L'adolescent fronce les sourcils, pas convaincu ; le père non plus, au fond, pas complètement. La conversation passe à autre chose. La gêne, elle, reste.
Cette gêne a quatorze siècles. La question exacte que cet adolescent vient de poser, celle du destin et de la liberté, est l'une des toutes premières qui aient divisé les musulmans après la mort du Prophète. Et ce qui s'est construit pour y répondre, génération après génération, porte un nom : le kalām, mot arabe qui veut dire « la parole », « la discussion », et qui désigne la théologie rationnelle de l'islam, l'art de défendre et d'examiner la foi par l'argument. Cet essai voudrait raconter, à qui n'en a jamais entendu parler, comment cette discipline est née, autour de quelles questions, et pourquoi il vaut la peine de le savoir aujourd'hui.
❦Des questions avant les écoles
On imagine parfois la théologie comme une affaire de spécialistes coupés du monde, occupés à compliquer ce qui était simple. L'histoire raconte l'inverse. Les premières questions du kalām sont sorties de la vie même de la communauté, et elles étaient d'une brutale concrétude. Quand des musulmans se sont entretués lors des premières guerres civiles, dans les décennies qui ont suivi la mort du Prophète, une question s'est imposée d'elle-même : qu'est-ce qu'un croyant qui commet une faute grave ? Est-il encore croyant, plus croyant du tout, quelque chose entre les deux ? Et qui décide ? Chaque réponse dessinait un camp, et certains camps se sont battus pour la leur.
La question du destin est arrivée par le même chemin. Si tout est écrit, le tyran peut plaider que sa tyrannie était décrétée ; si rien n'est écrit, que reste-t-il de la toute-puissance de Dieu ? Dès le premier siècle de l'islam, des voix se sont élevées pour défendre la liberté humaine au nom de la justice divine, et d'autres pour défendre le décret divin au nom de sa souveraineté. Ce n'étaient pas des jeux d'esprit : c'étaient des questions de pouvoir, de responsabilité, de salut. La théologie est née comme naissent la plupart des choses sérieuses, sous la pression d'un problème qu'on ne pouvait plus repousser.
❦Un vieil homme enchaîné devant le calife
Pour mesurer à quel point ces questions engageaient, une scène suffit. Bagdad, année 833. Un savant réputé pour sa connaissance des traditions du Prophète, Aḥmad ibn Ḥanbal, comparaît enchaîné devant le pouvoir. La question qu'on lui pose semble faite pour un séminaire : le Coran est-il créé, ou incréé ? Derrière l'apparence abstraite, tout est en jeu. Le calife al-Maʾmūn, acquis aux thèses rationalistes, a décrété en 827 que le Coran est créé : parole de Dieu, oui, mais venue à l'existence, comme toute chose hormis Dieu, car affirmer l'éternité du Livre reviendrait, pense-t-il, à placer quelque chose d'autre à côté de Dieu de toute éternité. Quelques mois avant sa mort, en 833, il a lancé une politique d'inquisition, la miḥna, « l'épreuve », pour imposer cette doctrine aux juges et aux savants de l'empire.
Ibn Ḥanbal refuse. Pour lui, le Coran est la parole même de Dieu, et la parole de Dieu n'est pas une créature ; affirmer le contraire sans preuve décisive du texte, c'est spéculer là où il faut se taire. Sous le successeur d'al-Maʾmūn, il est emprisonné et flagellé. Il tient bon. Une quinzaine d'années plus tard, vers 848, un nouveau calife renverse la politique, et l'inquisition s'éteint. Ibn Ḥanbal sort de l'épreuve en héros du refus, et quelque chose d'autre en sort avec lui : une méfiance durable, dans une partie du monde sunnite, envers la théologie spéculative elle-même, désormais associée au souvenir d'un pouvoir qui avait voulu imposer ses conclusions par la force.
Cette scène mérite d'être connue pour une raison simple : elle montre que les questions du kalām n'ont jamais été de purs exercices. Derrière « le Coran est-il créé ? » se jouaient la transcendance de Dieu, le statut de sa parole, et, en filigrane, une question que toutes les traditions connaissent : qui a autorité pour dire le vrai, le pouvoir politique ou les savants ?
❦Trois familles, trois questions premières
De ces siècles de débats ont émergé de grandes familles de pensée, et la meilleure façon de les distinguer n'est pas de mémoriser leurs conclusions, mais de repérer la question que chacune place en premier, exactement comme pour les écoles philosophiques. Les muʿtazilites, rationalistes, partent de la justice de Dieu : que vaudrait une punition pour des actes qu'on n'aurait pas librement choisis ? De là, ils défendent la liberté humaine et n'hésitent pas à interpréter le texte quand sa lettre semble contredire la raison. Les ashʿarites partent de la toute-puissance divine : qui sommes-nous pour enfermer Dieu dans nos catégories de justice ? Ils cherchent une voie médiane, qui donne à la raison un rôle réel mais la met au service du texte. Les atharis, héritiers de la ligne d'Ibn Ḥanbal, partent du texte lui-même : pourquoi spéculer au-delà de ce que Dieu a dit et de ce que les premières générations ont compris ? La retenue leur paraît plus sûre que la construction.
Ce tableau est volontairement simple, et l'histoire réelle est plus riche : les frontières bougent, des penseurs circulent d'une famille à l'autre, et le monde chiite a ses propres traditions théologiques que cet essai, centré sur le versant sunnite, ne prétend pas couvrir. Mais la grille tient l'essentiel : quand deux savants musulmans s'opposent sur un point de doctrine, il y a de bonnes chances que leur désaccord remonte à la question qu'ils placent en premier, la justice, la souveraineté, ou la fidélité au texte.
❦Pourquoi le savoir aujourd'hui
On pourrait croire ces querelles enterrées avec leurs siècles. C'est le contraire. Les débats contemporains sur l'islam, entre musulmans comme au-dehors, rejouent presque toujours l'une de ces questions anciennes sans le dire : la place de la raison face au texte, la liberté humaine face au décret, le droit d'interpréter face au devoir de retenue. Savoir que ces tensions ont quatorze siècles, qu'elles ont été portées par des esprits rigoureux dans tous les camps, et qu'aucun camp n'a jamais réduit les autres au silence par la seule force de l'argument, change le regard : l'islam n'a jamais été le bloc monolithique que s'imaginent aussi bien certains de ses défenseurs que certains de ses adversaires.
Et la question de l'adolescent, au fait ? Elle n'a pas reçu de réponse définitive, et c'est peut-être la vraie leçon : quatorze siècles de théologie ne l'ont pas refermée, ils ont appris à la poser avec toujours plus de précision. L'essai Le libre arbitre et le décret la reprend pour elle-même, avec les meilleurs arguments de chaque côté.
La théologie n'est pas ce qui complique la foi. C'est ce qui arrive à la foi quand elle prend ses propres questions au sérieux. وَاللَّهُ أَعْلَم.
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Pour continuer
- Pour entrer dans le grand débat interne du sunnisme, raconté en détail : L'autre histoire de l'islam sunnite.
- Sur la question du destin et de la liberté, pour elle-même : Le libre arbitre et le décret.
- Sur le droit de la raison en islam, plaidé au douzième siècle : Averroès et le droit de la raison.
- Sur l'idée qu'une école se définit par sa question première : Ce qui distingue une école.
- Sur le point de départ que personne ne prouve, dans six traditions : Le cercle que personne n'évite.
