La source et le fleuve
Coran et Sunnah n'ont pas toujours eu la même relation qu'aujourd'hui. Comprendre comment cette relation s'est construite, c'est se donner les moyens de la penser.
Un homme lit le Coran et tombe sur ce verset : « Nulle contrainte en religion » (2:256). Puis il ouvre un manuel de jurisprudence classique et découvre que l'apostat mérite la mort selon la Sunnah. Il cherche dans le Coran le fondement de cette peine. Il ne le trouve pas. La question qui se pose alors n'est pas une question de foi : c'est une question de méthode. D'où vient cette règle ? Avec quelle autorité s'impose-t-elle ? Et si le Coran et la tradition disent des choses différentes, comment décide-t-on ?
إِنَّ الَّذِينَ آمَنُوا ثُمَّ كَفَرُوا ثُمَّ آمَنُوا ثُمَّ كَفَرُوا ثُمَّ ازْدَادُوا كُفْرًا لَّمْ يَكُنِ اللَّهُ لِيَغْفِرَ لَهُمْ وَلَا لِيَهْدِيَهُمْ سَبِيلًا« Ceux qui ont cru, puis mécru, puis cru, puis mécru, puis augmenté en mécréance : Allah ne les pardonnera pas et ne leur montrera pas le chemin. » · Coran 4:137
Ce verset décrit quelqu'un qui change de foi plusieurs fois. Il prononce une conséquence spirituelle. Il ne dit rien d'une sanction terrestre. La question qui se pose alors n'est pas de savoir si l'apostasie est grave : le verset dit qu'elle l'est. La question est : à qui appartient le jugement ?
En bref
- Avant le IXe siècle, la Sunnah désignait la pratique vivante de la communauté, pas un corpus de textes écrits. C'est al-Shafi'i qui a théorisé l'élévation des hadith à quasi-égalité du Coran.
- Les grands recueils de hadith ont été codifiés environ 220 ans après la mort du Prophète. Les compilateurs eux-mêmes savaient que l'immense majorité des traditions circulantes étaient inauthentiques.
- La tradition a développé des outils sérieux pour répondre à ces difficultés : la science du rijāl, les degrés de fiabilité, le nasikh wa-l-mansukh, l'ijma. Ces outils sont intellectuellement solides. Ce qui fait débat, c'est leur portée.
- Plusieurs tensions concrètes existent entre le texte coranique et des règles jurisprudentielles construites sur les hadith. La tradition les a traitées. Les questions qu'elles posent restent vives.
- Ce débat n'est pas une importation moderne. Il traverse la pensée islamique depuis al-Shafi'i lui-même.
Cet essai ne plaide pas pour une position. Il présente une question que la pensée islamique se pose à elle-même depuis plus de douze siècles, avec les arguments de chaque côté, et laisse le lecteur la continuer.
❦Avant al-Shafi'i
Le terme Sunnah existait bien avant Muhammad ibn Idrīs al-Shāfi'ī (767-820), juriste et théologien né à Gaza d'origine mecquoise, fondateur de l'une des quatre grandes écoles de droit islamique. Mais il ne désignait pas la même chose. Pour les premiers musulmans des premier et deuxième siècles de l'hégire, la Sunnah était la pratique vivante de la communauté : ce qu'on faisait, ce qu'on transmettait de génération en génération, parfois sans le rattacher explicitement à une parole du Prophète. Chaque ville avait sa propre pratique, et les grandes écoles de Médine et d'Irak y référaient au moins autant qu'à des récits particuliers.
Al-Shafi'i a opéré une transformation théorique décisive. Dans son Risāla (Épître), premier traité systématique de méthodologie juridique islamique, il a posé que rien ne peut l'emporter sur un hadith authentiquement transmis du Prophète, pas même le consensus des Compagnons. Ce faisant, il a fait passer la Sunnah d'une pratique vivante à un corpus de textes écrits, et donné aux récits prophétiques une autorité quasi-coranique. Le chercheur américain Daniel W. Brown, dans Rethinking Tradition in Modern Islamic Thought (Cambridge University Press, 1996), montre que cette élévation n'allait pas de soi : elle a suscité des résistances dès le IXe siècle, de l'intérieur de la tradition.
❦Le problème de la transmission
Les grands recueils de hadith que la tradition sunnite considère comme les plus fiables ont tous été codifiés environ deux siècles après la mort du Prophète (632 ap. J.-C.). Muhammad al-Bukhārī (810-870), auteur du Sahīh al-Bukhārī, le recueil le plus respecté, avait examiné selon la tradition environ 600 000 narrations et n'en avait retenu que 7 400. Ce chiffre dit quelque chose : les compilateurs savaient que la falsification existait, et avaient développé des outils précis pour la détecter.
Le chercheur hongrois Ignaz Goldziher (1850-1921), l'un des fondateurs des études islamiques modernes, a montré dans ses Muhammedanische Studien (1889) que de nombreux hadith reflètent davantage les développements doctrinaux des deux premiers siècles que les paroles effectives du Prophète. Ce n'est pas une accusation de mauvaise foi : c'est une observation sur ce que fait inévitablement une transmission orale de deux siècles dans un contexte troublé. Joseph Schacht (1902-1969), professeur à l'université Columbia et auteur de The Origins of Muhammadan Jurisprudence (Oxford, 1950), a étendu ces conclusions au droit islamique.
Ces travaux ont été contestés, parfois vigoureusement, par des chercheurs musulmans et non-musulmans. Jonathan A.C. Brown, dans Hadith : Muhammad's Legacy in the Medieval and Modern World (Oneworld, 2017), a défendu la sophistication de la méthodologie hadith classique et ses capacités de détection des faux. Les deux lectures coexistent dans l'académie. Il serait malhonnête d'en ignorer une.
Ce qui est certain : le Prophète lui-même aurait interdit que ses paroles soient mises par écrit pour éviter qu'elles ne se confondent avec le Coran. Ce hadith est dans Sahih Muslim, attribué à Abu Sa'id al-Khudri : « N'écrivez rien de moi si ce n'est le Coran. Quiconque a écrit de moi quelque chose en dehors du Coran, qu'il l'efface. » La tradition répond que cette interdiction a ensuite été abrogée par un hadith ultérieur autorisant l'écriture. Mais le fait qu'on doive invoquer l'abrogation d'un hadith sahih par un autre hadith pour résoudre la contradiction dit quelque chose sur la complexité de la méthode.
Il existe un autre hadith, lui aussi dans Sahih Bukhari et Sahih Muslim, qui illustre cette tension de façon saisissante. Le jeudi précédant la mort du Prophète, alors qu'il était à l'agonie, il demanda qu'on lui apporte de l'encre et du papier : "Apportez-moi de quoi écrire un document après lequel vous ne vous égarerez jamais." Omar ibn al-Khattab (584-644), futur deuxième calife de l'islam, s'y opposa : "Le Prophète est souffrant. Le Livre d'Allah nous suffit." Une dispute éclata entre les Compagnons présents. Le Prophète, entendant le tumulte, leur dit de partir. Ibn Abbas (619-687), cousin du Prophète et l'un des plus grands savants de la première génération, ne cessa depuis de dire : "Quelle calamité que cette dispute. Elle fut l'obstacle entre nous et l'écrit du Prophète." Cet épisode est connu dans la tradition sous le nom de Raziyyat al-Khamīs, la Calamité du Jeudi. Ce qui est remarquable ici : Omar lui-même invoquait la suffisance du Coran face à une demande du Prophète. La question que certains posent : si ce principe était valide ce jeudi-là, pourquoi ne le serait-il plus aujourd'hui ?
❦Ce que le Coran dit de lui-même
Plusieurs versets coraniques énoncent quelque chose sur la nature et la portée du Livre lui-même. Ils méritent d'être lus pour ce qu'ils disent, sans présupposer ce qu'ils impliquent.
قُلْ تَعَالَوْا أَتْلُ مَا حَرَّمَ رَبُّكُمْ عَلَيْكُمْ« Dis : venez, je vais réciter ce que votre Seigneur vous a interdit. » · Coran 6:151
Ce qui suit est une liste précise : l'association, le meurtre des enfants, les actes immoraux, l'homicide injuste, la fraude dans les mesures, l'injustice dans le témoignage. Ce n'est pas le seul passage de ce type. Le Coran détaille les interdits alimentaires (5:3 : la charogne, le sang, le porc, ce sur quoi un autre nom que Dieu a été invoqué) et les interdits matrimoniaux (4:23 : les catégories de proches qu'on ne peut épouser). Si l'on compile l'ensemble de ces passages, on obtient une liste cohérente et détaillée. La question que certains posent : si Dieu a pris soin de détailler lui-même ses interdits en plusieurs endroits, quelle est la portée de cette liste ?
وَلَا تَقُولُوا لِمَا تَصِفُ أَلْسِنَتُكُمُ الْكَذِبَ هَٰذَا حَلَالٌ وَهَٰذَا حَرَامٌ لِّتَفْتَرُوا عَلَى اللَّهِ الْكَذِبَ« Ne dites pas, selon ce que vos langues décrivent mensongèrement : voici ce qui est licite et voici ce qui est illicite, pour inventer un mensonge contre Dieu. » · Coran 16:116
Ce verset place la déclaration du halal et du haram dans un registre particulièrement grave. La tradition répond que le Prophète, récepteur de la révélation, avait l'autorité pour préciser ce que le Coran n'avait pas explicité. D'autres lisent ce verset comme posant une limite précise : nul ne peut ajouter des interdits que Dieu n'a pas posés, car la mission du Prophète était de transmettre, non d'étendre.
مَّا عَلَى الرَّسُولِ إِلَّا الْبَلَاغُ« Le Messager n'a d'autre charge que la transmission. » · Coran 5:99
Certains lecteurs distinguent deux rôles du Prophète : transmettre la révélation, absolu et inviolable ; et conduire la communauté dans ses affaires quotidiennes, organiser la pratique, trancher les conflits. La Sunnah serait pleinement valide dans ce second registre. Ce qu'elle ne pourrait pas faire, selon cette lecture, c'est créer de nouveaux interdits sacrés que Dieu n'a pas énoncés, ou contredire ce qu'il a énoncé. La tradition sunnite majoritaire ne partage pas cette distinction : elle voit dans la Sunnah un prolongement de la révélation, pas une catégorie séparée. Cette distinction, si elle tient, change tout à la portée de la Sunnah.
وَنَزَّلْنَا عَلَيْكَ الْكِتَابَ تِبْيَانًا لِكُلِّ شَيْءٍ« Nous avons fait descendre sur toi le Livre comme clarification de toute chose. » · Coran 16:89
وَلَقَدْ يَسَّرْنَا الْقُرْآنَ لِلذِّكْرِ فَهَلْ مِن مُّدَّكِرٍ« Nous avons facilité le Coran pour le rappel : y a-t-il quelqu'un pour s'en souvenir ? » · Coran 54:17
Ces deux versets posent une question sur la nature du Livre : un texte qui se dit "clarification de toute chose" et "facilité pour le rappel" (formule répétée quatre fois dans la même sourate) est-il un texte qui nécessite une bibliothèque de textes secondaires pour être compris ? La tradition répond que la clarification et la facilitation concernent les fondements de la foi, pas les détails pratiques. D'autres y lisent une affirmation plus large. La question engage directement la manière dont on approche le Livre.
❦Trois tensions concrètes
Ces questions ne sont pas abstraites. Elles ont des conséquences sur des règles réelles. Voici trois cas où le texte coranique et la jurisprudence classique semblent pointer dans des directions différentes, avec dans chaque cas ce que la tradition répond pour les réconcilier.
L'apostasie. Le Coran dit : « Nulle contrainte en religion » (2:256). Il décrit des situations où des gens changent de croyance sans que Dieu ordonne de sanction terrestre immédiate. La peine de mort pour l'apostat vient de hadith. La tradition répond que cette peine relève du droit public et de la sécurité de la communauté, pas de la foi en elle-même. D'autres lisent le verset coranique comme un principe que rien ne saurait annuler. La divergence, au fond, porte sur une seule question : qu'est-ce qui l'emporte quand les sources se contredisent ?
L'adultère et la lapidation. Le Coran prescrit cent coups, pour l'homme et pour la femme, sans distinguer entre marié et non marié (24:2). La lapidation vient des hadith, qui distinguent les deux cas. Pour la justifier, la tradition a invoqué un "verset de la lapidation" dont la récitation aurait été abrogée mais l'application maintenue, un mécanisme appelé naskh al-tilāwa dūna al-ḥukm, l'abrogation de la récitation sans abrogation de la règle. Ce mécanisme est reconnu par les oulémas classiques. Il est aussi l'un des points les plus discutés de la méthodologie juridique islamique.
La musique. Le Coran n'en parle pas. L'interdiction repose sur une lecture de lahw al-hadith, "les discours futiles" (31:6), appliquée à la musique par certains commentateurs, et sur des hadith dont la chaîne de transmission a été discutée par des savants classiques eux-mêmes. Ce n'est pas un consensus absolu : Ibn Hazm (994-1064), juriste andalou et l'un des plus grands savants de son temps, la considérait comme licite. La divergence interne à la tradition est réelle.
❦Les réponses de la tradition
Face à ces tensions, la tradition islamique a développé des outils intellectuels d'une réelle sophistication. Il serait inexact de les ignorer.
Le nasikh wa-l-mansukh (le "abrogeant et l'abrogé") : certains versets ou hadith abrogent des règles antérieures. Ce mécanisme permet de réconcilier des textes qui semblent se contredire en les situant dans une chronologie de révélation. Il est reconnu par les quatre grandes écoles.
La science du rijāl (étude des transmetteurs) et du jarḥ wa-ta'dīl (critique des sources) : les compilateurs de hadith ont développé une science précise pour évaluer la fiabilité de chaque maillon de transmission. Un hadith sahīh (authentique) n'est pas simplement déclaré tel : il passe un examen rigoureux de chaque transmetteur dans la chaîne.
L'ijma (le consensus) : quand la communauté des savants s'accorde sur une règle, ce consensus a lui-même une valeur juridique. C'est ce qui a permis de traiter des cas que le Coran n'a pas explicitement prévus.
L'al-ʿawl (العَوْل) : littéralement "l'augmentation", ce mécanisme traite les cas d'héritage où les parts coraniques attribuées à différents héritiers dépassent mathématiquement l'unité. La solution classique consiste à réduire toutes les parts proportionnellement. Les Compagnons eux-mêmes ont divergé sur ce point : Omar ibn al-Khattab optait pour l'al-ʿawl, Ibn Abbas pour une autre répartition. Cette divergence interne montre que même les plus proches du Prophète laissaient une part au raisonnement humain dans l'application des textes.
La question n'est pas de nier ces outils. C'est de comprendre ce qu'ils font : ils permettent à des textes humains d'interpréter, de compléter, parfois de nuancer le texte coranique. La tradition dit que c'est nécessaire et légitime. D'autres lecteurs se demandent où se situe la limite. C'est ici que le débat devient véritablement méthodologique.
❦Le texte et son époque
Les grandes écoles de jurisprudence islamique ont été fondées entre le IIe et le IVe siècle de l'hégire, soit entre le VIIIe et le Xe siècle de l'ère chrétienne. C'est l'époque abbasside : un empire centralisé à Bagdad, une économie de caravanes, une société tribale et patriarcale, des guerres de conquête permanentes. Les règles élaborées à cette époque, sur le statut de la femme, sur l'esclavage, sur les relations entre musulmans et non-musulmans, sur les peines corporelles, reflètent inévitablement ce monde-là. Ce n'est pas une critique : c'est une observation sur ce que fait tout système juridique. Il répond aux questions de son temps.
Ce qui a suivi est plus complexe. Ces réponses ont progressivement été figées. Le terme employé dans la tradition est taqlid : l'imitation, le suivi des décisions des anciens. À partir du IVe siècle de l'hégire environ, un principe s'est progressivement imposé dans les grandes écoles : les "portes de l'ijtihad", le raisonnement juridique indépendant, seraient fermées. Les questions avaient reçu leurs réponses. Il ne restait qu'à appliquer. Aujourd'hui encore, la majorité des fatwas ne font que citer ce qui a été établi par des savants morts il y a huit à dix siècles, dans un contexte que le monde actuel ne reconnaîtrait pas.
Or le Coran lui-même ne demande pas cela. Il appelle à raisonner. C'est précisément ce qu'Averroès défendait au XIIe siècle face aux mêmes tensions : la raison n'est pas l'ennemie du texte, elle en est la condition de lecture. La question n'a pas changé en huit siècles. La formule أَفَلَا تَعْقِلُونَ ("ne raisonnez-vous donc pas ?") et ses variantes (أَفَلَا تَتَفَكَّرُونَ, "ne réfléchissez-vous donc pas ?") apparaissent des dizaines de fois dans le texte. Ce n'est pas une invitation à suivre ce que d'autres ont décidé.
Et le verset 3:7, l'un des plus importants du Coran sur la lecture du texte lui-même :
هُوَ الَّذِي أَنزَلَ عَلَيْكَ الْكِتَابَ مِنْهُ آيَاتٌ مُّحْكَمَاتٌ هُنَّ أُمُّ الْكِتَابِ وَأُخَرُ مُتَشَابِهَاتٌ« Il est Celui qui a fait descendre sur toi le Livre. Certains de ses versets sont univoques (muhkamat) : ils sont le fondement du Livre. D'autres sont équivoques (mutashabihat). » · Coran 3:7
Le verset dit ensuite que seul Dieu connaît la vraie interprétation des versets équivoques, et que ceux dont le cœur est droit disent simplement : "Nous y croyons, tout vient de notre Seigneur." Cette distinction entre muhkamat et mutashabihat est d'une portée considérable : le Coran reconnaît lui-même que son interprétation n'est pas close, que certains passages résistent à toute lecture définitive, et que la bonne posture face à l'ambiguïté est l'humilité, pas la certitude.
La distinction entre muhkamat et mutashabihat ouvre directement sur la question de la lecture symbolique du texte, que cet essai n'épuise pas. Elle est développée dans La lecture symbolique. La tradition a traité cette question à sa manière, en produisant des ouvrages de tafsir (exégèse) d'une richesse immense. Mais entre l'exégèse vivante et la répétition figée des conclusions des anciens, la distance est grande. Ce que certains demandent aujourd'hui n'est pas de rejeter la tradition : c'est de la lire comme ce qu'elle est, une réponse humaine, datée, à des questions qui se posaient dans un monde précis. Et de se poser, avec les mêmes outils intellectuels, les questions que ce monde nouveau pose.
❦Une question qui ne s'est pas fermée
Ce questionnement n'est pas une importation moderne, ni une influence venue de l'extérieur. Il traverse la pensée islamique depuis al-Shafi'i lui-même, porté par des croyants profonds.
Sayyid Ahmad Khan (1817-1898), intellectuel et réformateur indien, a commencé à distinguer le Coran des hadith dans leur autorité respective dès le XIXe siècle. Le philosophe pakistanais Fazlur Rahman (1919-1988), directeur de l'Institut central de recherche islamique au Pakistan puis professeur à l'université de Chicago, défendait une lecture de la Sunnah comme pratique vivante plutôt que corpus de textes figés. L'intellectuel syrien Muhammad Shahrour (1938-2019), ingénieur de formation, a développé une lecture linguistique du Coran qui distingue rigoureusement ce que le texte dit de ce que la tradition en a fait.
Daniel W. Brown, dans son étude de référence publiée par Cambridge, a documenté ce débat sur deux siècles : la remise en question des hadith comme source de droit n'est pas une dérive importée de l'extérieur. Elle traverse la tradition depuis al-Shafi'i lui-même. Ce qui a changé à chaque époque, c'est l'intensité du questionnement et le contexte dans lequel il s'exprime.
Ce que toutes ces voix partagent : elles ne rejettent pas la Sunnah en bloc. Elles posent une question de méthode. Quand les sources divergent, quel critère permet de trancher ? Quand une règle n'a pas de fondement coranique, avec quelle autorité s'impose-t-elle ? Ce sont des questions que chaque lecteur doit porter lui-même, en connaissance de cause.
Un fleuve vient toujours d'une source. Mais entre une source et un fleuve, il y a tout un voyage, des affluents, des sédiments, des détours. Ce que chacun fait de ce voyage lui appartient. وَاللَّهُ أَعْلَم
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Pour aller plus loin.
- Ignaz Goldziher, Muslim Studies (traduction anglaise de Muhammedanische Studien, 1889) : texte fondateur de la critique académique des hadith.
- Joseph Schacht, The Origins of Muhammadan Jurisprudence (Oxford, 1950) : sur al-Shafi'i et la transformation du statut de la Sunnah.
- Daniel W. Brown, Rethinking Tradition in Modern Islamic Thought (Cambridge University Press, 1996) : le panorama le plus équilibré du débat interne à l'islam moderne.
- Jonathan A.C. Brown, Hadith : Muhammad's Legacy in the Medieval and Modern World (Oneworld, 2017) : la défense la plus rigoureuse de la méthodologie hadith classique.
- Fazlur Rahman, Islamic Methodology in History (1965) : sur la Sunnah comme pratique vivante.
- Dans Majmaʿ : Averroès et le droit de la raison · La lecture symbolique (sur le ẓāhir et le bāṭin, prolongement direct du verset 3:7) · Le sens avant le comment · Le libre arbitre et le décret.
