La part du témoin
Troisième et dernier volet : que doit celui qui sait désormais, à hauteur de ce qu'il peut porter.
Il y a une manière de découvrir une chose qui ressemble à un effondrement. On lit, on comprend, et pendant quelques jours les gestes ordinaires se chargent d'une gravité nouvelle. Ce qu'on faisait sans y penser devient une scène. On cherche alors, presque aussitôt, une position depuis laquelle on pourra de nouveau manger, s'habiller, placer son argent, dormir. La plupart des positions qui se présentent ont ceci de commun qu'elles rendent la paix.
C'est cette paix rapide que je voudrais interroger. Je ne suis pas certain qu'elle soit ce qui devait suivre.
En bref
- Le savoir n'annule pas le passé, il ouvre une dette au présent : la culpabilité regarde en arrière, la responsabilité regarde devant.
- « Dieu n'impose à aucune âme au-delà de ce qu'elle peut porter » n'est pas une dispense mais une mesure : tout ce qui est en deçà de ma capacité m'est imposé.
- Le retrait résout l'inconfort du témoin et laisse la chaîne intacte : un regard de moins, là où le rite en exigeait un.
- La Loi n'a pas demandé de s'abstenir mais de voir : ce que l'abattoir a rendu impossible n'est pas l'abattage, c'est le sacrifice, car l'iḥsān ne se délègue pas.
- Ce que peut le témoin est petit et n'a jamais eu à être grand : le sang n'atteint pas Dieu, la piété l'atteint.
Le seuil franchi
Un essai précédent se terminait sur une phrase que je ne peux plus reprendre comme si je ne l'avais pas écrite. Elle disait, à peu près, que cette page vous fait franchir le seuil. Elle s'adressait à un lecteur. Elle me visait aussi.
Le savoir n'a pas d'effet rétroactif. Il ne remonte pas dans les années où je n'ai rien demandé, il ne les répare pas, il ne les noircit pas non plus. Ce que j'ai mangé sans y penser reste ce que c'était : un acte accompli dans une ignorance qui n'était pas encore un choix. On peut regretter cela, on peut s'en accabler, cela ne change rien à la chose faite. Le regret regarde en arrière, et il n'y a rien, en arrière, sur quoi il puisse agir.
Ce que le savoir ouvre, c'est autre chose. Une dette au présent.
Je crois que la langue morale confond souvent deux mouvements qui n'ont pas la même direction. La culpabilité se retourne : elle scrute ce qui a eu lieu, elle en fait le tour, elle s'y installe. Elle est confortable, à sa manière, parce qu'elle n'exige rien. On peut se sentir coupable très longtemps sans rien faire. La responsabilité, elle, regarde devant. Elle ne demande pas ce que j'ai fait, elle demande ce que je fais maintenant que je sais. Elle est moins douce, parce qu'elle ne se laisse pas payer en sentiment.
Les deux se ressemblent assez pour qu'on les échange sans s'en apercevoir. Et l'échange arrange tout le monde. Le coupable a l'air grave. Le responsable, lui, a du travail.
Il y a, dans la manière dont le Coran raconte les fautes, quelque chose qui va dans ce sens. Le récit du repentir n'est presque jamais une comptabilité du passé. Il est un retour, tawba, du verbe tāba, revenir, faire volte-face. Le mot ne dit pas l'inventaire. Il dit le changement de direction. Celui qui se retourne ne défait pas les pas qu'il a faits, il cesse simplement d'aller dans ce sens.
Alors la question n'est pas : qu'ai-je fait, sans savoir. Elle est : que dois-je, ayant su.
Et cette question, posée honnêtement, admet une réponse folle et une réponse lâche, qui se présentent d'abord sous le même visage raisonnable.
La charge et la capacité
La réponse folle dit : maintenant que tu sais, tu dois tout vérifier. Chaque assiette, chaque étiquette, chaque virement. Elle a l'air exigeante. Elle est en réalité la plus commode des réponses, parce qu'elle est impossible, et que l'impossible dispense. Personne ne peut remonter toutes les chaînes. Celui qui s'y engage s'épuise en trois semaines, puis renonce, et son renoncement lui paraît légitime : il a essayé.
La réponse lâche dit : tu ne peux rien, tout cela te dépasse, un homme seul ne pèse pas sur des structures. Elle a l'air lucide. Elle produit exactement le même résultat.
Ces deux réponses se ressemblent par leur terme. L'une par excès, l'autre par défaut, elles aboutissent toutes deux à l'inaction, et toutes deux la présentent comme une conclusion plutôt que comme un choix. Le zélé et le démissionnaire finissent la même soirée devant la même assiette, avec la même paix.
Il existe un verset que l'on cite beaucoup, et presque toujours pour se consoler.
لَا يُكَلِّفُ اللَّهُ نَفْسًا إِلَّا وُسْعَهَا
« Dieu n'impose à aucune âme au-delà de ce qu'elle peut porter. » · al-Baqara, 2:286
On l'entend comme une dispense. Il n'en est pas une. Lisez la phrase à l'envers : si rien ne m'est imposé au-delà de ma capacité, alors tout ce qui est en deçà m'est imposé. Le verset ne trace pas une frontière derrière laquelle je peux dormir. Il trace une frontière jusqu'à laquelle je dois aller.
Le mot qui porte cela est wusʿ, de la racine w-s-ʿ, qui dit l'ampleur, l'espace disponible, ce qui s'étend. Ce n'est pas la limite au sens du mur. C'est l'étendue au sens du champ. Le verset ne dit pas : voici où tu t'arrêtes. Il dit : voici de quoi tu disposes.
Et disposer de quelque chose, c'est en devoir compte.
Ce qui rend la balance difficile, c'est qu'elle ne se règle pas une fois pour toutes. Ma capacité n'est pas une donnée fixe que je consulterais avant d'agir. Elle varie avec ce que je gagne, ce que je sais, le temps dont je dispose, les gens dont j'ai la charge. Un homme épuisé par un travail qui ne lui laisse rien ne doit pas ce que doit un homme qui dispose de ses soirées.
Ce qui veut dire, aussi, que la capacité ne se déclare pas. On ne la constate pas de l'extérieur, on ne peut pas la vérifier chez autrui, et c'est pourquoi elle échappe au jugement des autres. Mais elle n'échappe pas à celui qui l'habite. Chacun sait, avec une exactitude gênante, où passe sa propre ligne. Il sait quand il s'arrête parce qu'il ne peut plus, et quand il s'arrête parce qu'il préfère ne plus.
La différence entre les deux ne se voit pas. Elle se sait.
Reste qu'il existe, entre la folie et la lâcheté, une troisième voie. Elle mérite qu'on s'y arrête longtemps.
La tentation de la sortie
Voici comment elle vient.
Quelqu'un lit. Il voit la chaîne, il voit la cadence, il voit le nombre de mains entre son couteau et la bête. Il comprend qu'il ne remontera jamais cette chaîne. Il éprouve, devant son assiette, quelque chose qui ressemble à de la nausée. Et il conclut : je m'en retire.
Je ne me moquerai pas de ce mouvement. Il est plus honnête que l'indifférence, plus courageux que le haussement d'épaules, et il coûte quelque chose à celui qui le fait. Il naît d'une compassion réelle. Celui qui l'accomplit a vu ce que d'autres refusent de voir, et il a refusé d'en être. C'est un acte moral. Je le dis sans ironie.
Mais je voudrais demander ce qu'il déplace.
L'animal du voisin est toujours abattu. La cadence de l'usine n'a pas ralenti d'une bête. La chaîne fonctionne exactement comme la veille, à ceci près qu'un regard de moins s'y pose. Ce qui a changé, ce n'est pas la condition de l'animal. C'est la position du témoin.
Il s'est mis hors du système. Il ne l'a pas modifié.
Et le soulagement qu'il en tire, ce repos de la conscience, cette paix retrouvée devant la table, il faut oser le regarder en face. Il ressemble beaucoup à ce que le second essai décrivait. Le mangeur de viande dort tranquille parce qu'il ne voit pas. Celui qui s'est retiré dort tranquille parce qu'il n'est plus concerné. Les deux dorment. Les deux ont trouvé, chacun par sa porte, le moyen de ne plus avoir la scène devant les yeux.
Je vais plus loin, et j'écris la phrase suivante sans plaisir. Le retrait est la forme la plus achevée de l'ignorance fabriquée, parce qu'elle est la seule qui se présente comme une lucidité. Les autres ignorances savent obscurément qu'elles se cachent. Celle-ci croit avoir vu jusqu'au bout. Elle a vu, en effet. Puis elle a fermé la porte de l'extérieur.
Il faut ajouter ceci, que la morale des pays riches oublie facilement. Se retirer est une possibilité qui se paye. Elle suppose un marché où les protéines sont substituables, un revenu qui permet de choisir, un environnement social qui ne fait pas du partage de la viande une obligation de lien. Le berger de l'Atlas ne se retire pas. La famille qui reçoit un mouton une fois l'an ne se retire pas. Une réponse morale disponible aux seuls hommes solvables n'est pas une réponse morale universelle. Elle est un privilège qui a pris la forme d'un devoir.
Je ne condamne pas le végétarien. Je constate que sa réponse résout son inconfort et laisse le problème intact. Elle est adressée à lui-même. Le problème, lui, n'était adressé à personne, c'est toute sa construction, et c'est bien pourquoi seul un témoin qui reste peut s'en saisir.
Et la question, dès lors, se retourne : s'il ne faut ni tout inspecter, ni se détourner, ni sortir, que reste-t-il ?
Il se trouve que la Loi a répondu autrement, et depuis longtemps.
Ce que la Loi demande à la place
Elle ne demande pas de s'abstenir. Elle demande de voir.
C'est cela qu'il faut comprendre du rite, et c'est cela que quatorze siècles de familiarité nous ont rendu invisible. Le sacrifice n'est pas une permission accordée à l'appétit, que des cœurs plus délicats pourraient un jour dépasser. Il est une obligation de présence. Il place l'homme devant la bête, au moment où elle meurt, et il lui interdit de regarder ailleurs.
Le premier essai a longuement suivi cette histoire. Le bélier substitué. Le sang qui, dit le verset, n'atteint pas Dieu, mais la piété qui l'atteint. La lame qu'on aiguise hors de la vue de l'animal. Le geste rapide. La bête qu'on ne tue pas devant sa semblable. Tous ces gestes ont un dénominateur, et ce dénominateur n'est pas la mort, qui est acquise. C'est le regard.
Ce que la Loi organise, ce n'est pas la fin de l'animal. C'est la façon dont l'homme y assiste.
Le mot est iḥsān, de la racine ḥ-s-n, ce qui est beau et ce qui est bon dans le même souffle. Shaddād ibn Aws rapporte que le Prophète a demandé qu'on l'observe en toute chose, et qu'on l'observe jusque dans l'égorgement : que le couteau soit affûté, que la bête soit épargnée de toute souffrance inutile. Ce n'est pas une clause de bien-être ajoutée à un permis de tuer. C'est le contraire. La permission n'existe qu'à l'intérieur du geste bien fait. Retirez l'iḥsān, il ne reste pas un abattage licite mais moins soigné. Il ne reste rien.
Or l'iḥsān est intransmissible. Voilà ce que la chaîne détruit, et pourquoi ce n'est pas une simple question d'échelle. On peut déléguer un acte. On ne peut pas déléguer la qualité intérieure avec laquelle on l'accomplit. Le maillon qui égorge à la douzième bête de l'heure ne porte pas mon intention, il ne peut pas la porter, elle n'est pas transportable. Chacun des intermédiaires exécute correctement son segment. Aucun n'accomplit le rite, parce que le rite exigeait celui pour qui la bête est abattue.
Ce que l'abattoir a rendu impossible n'est donc pas l'abattage. C'est le sacrifice.
Et l'on voit alors pourquoi le retrait n'est pas la réponse que la Loi propose. Le végétarien de rupture et l'abattoir industriel s'accordent sur un point qu'ils ne discutent pas : que l'homme n'a pas à être là. L'un le décide pour ne pas souffrir, l'autre pour produire vite. Tous deux ont retiré le témoin. La Loi, elle, l'a exigé. Elle a lié la chair au regard par une obligation, et c'est ce lien, précisément, que les deux camps défont.
Il y a un mot qui court dans le Livre pour dire l'autre versant, celui du gaspillage : isrāf, le dépassement de la mesure. On le lit d'ordinaire comme une règle de frugalité. Il faut l'entendre plus largement. Le dépassement, ce n'est pas seulement la quantité. C'est le franchissement d'un seuil au-delà duquel une chose n'est plus ce qu'elle était. La cadence que le deuxième essai a chiffrée, douze mille volailles à l'heure, ce ne sont pas beaucoup de sacrifices. Ce sont zéro sacrifice, répété douze mille fois.
Alors ce que la Loi demande, à qui a franchi le seuil du savoir, n'est ni de tout inspecter, ni de se retirer. C'est de restituer, autant qu'il le peut, la présence que la chaîne a supprimée.
Reste à savoir ce que peut, réellement, un seul homme qui refuse de détourner les yeux.
La part du témoin
Elle est petite. Je préfère le dire avant de la décrire, parce que la déception fait partie de l'honnêteté.
Et il faut lever d'abord une objection que la station précédente a rendue inévitable. Si la chaîne détruit le rite, alors rien de ce que je vais proposer ne le répare : la viande la mieux tracée du monde n'a pas été sacrifiée. C'est exact. Ce que la chaîne a détruit ne se restaure pas de l'intérieur de la chaîne. Mais le rite avait deux faces, la bête et le regard, et si la première est hors de portée, la seconde ne l'est pas. Ce que le témoin peut restituer, ce n'est pas le sacrifice. C'est la part du sacrifice qui lui appartenait : la présence.
Un homme ne ferme pas un abattoir. Il ne ralentit pas une chaîne. Il ne rachète pas, par la qualité de son attention, les douze mille bêtes de l'heure. S'il faut, pour agir, la certitude de peser, alors il ne faut pas agir, et il faut le dire clairement plutôt que de vendre des consolations.
Mais peser n'a jamais été la condition. Ce que la Loi demandait, en instituant le rite, ce n'était pas l'efficacité du geste. C'était sa justesse. Le sang n'atteint pas Dieu. La piété l'atteint. Cette phrase, qui semblait au premier essai une parole sur le sacrifice, est en réalité une parole sur toute action morale : ce qui monte n'est pas le résultat, c'est la qualité de celui qui fait.
Voici donc ce que peut le témoin.
Il peut savoir d'où vient ce qu'il mange, quand il le peut, et payer plus cher, quand il le peut. Il peut égorger lui-même, une fois, s'il le peut, et il découvrira que cela ne l'endurcit pas mais l'alourdit, ce qui est le contraire de ce que l'on croit. Il peut manger moins de chair, non parce que la chair est mauvaise, mais parce qu'elle redevient ce qu'elle était, une chose grave, qui ne se prend pas trois fois par jour sans y penser. Il peut, devant les siens, refuser le silence poli qui entoure la question, et poser la question qui gêne. Il peut demander des comptes là où personne n'en demande : au vendeur, au certificateur, à celui qui appose le label et vit de l'apposer.
Cette dernière est la plus efficace, et la moins spectaculaire. Une question posée à un maillon qui n'en reçoit jamais coûte quelque chose à ce maillon. Elle ne change pas le système. Elle réintroduit une friction dans un mécanisme dont la lubrification était l'absence de regard. Multipliée, cette friction devient un coût. Isolée, elle reste ce qu'elle est : un acte juste, sans effet mesurable, dont je ne prétendrai pas qu'il sauve une bête.
Ce que je viens de dire de la viande vaut de la chemise. Entre le champ de coton et le rayon où je la prends, il y a un producteur, une filature, un atelier, le sous-traitant de cet atelier, le sous-traitant du sous-traitant. Chaque maillon connaît celui qui le précède et celui qui le suit. Aucun ne voit la chaîne. Interrogé, chacun montrera un document en règle, et le document dira vrai pour son segment. La faute n'habite nulle part parce qu'elle a été divisée assez de fois pour ne plus atteindre le seuil où on peut la nommer.
Cela vaut aussi de l'argent qui dort sur un compte, et qui ne dort pas. Là, la dilution est complète : il ne reste même pas un objet qu'on pourrait retourner pour chercher une couture mal faite.
Je ne développe ni l'une ni l'autre. Elles attendent d'autres essais. Il suffit de voir que ce que nous avons appris ici ne portait pas sur la viande, mais sur la distance, et que la distance est partout.
Je reviens à l'enfant du premier essai, qui regardait, qui n'avait pas encore appris à ne pas regarder.
On dira que je propose peu. C'est vrai. Je propose exactement ce que la mesure permet, ni plus, parce que le plus est un mensonge, ni moins, parce que le moins est un sommeil. Entre l'homme qui inspecte tout et l'homme qui s'est retiré, il y a celui qui reste dans la chaîne, à sa place, avec les yeux ouverts. Il ne sauve personne. Il tient quelque chose ouvert, qui autrement se refermerait, et qui est peut-être la seule chose dont un homme réponde vraiment.
Le témoin n'est pas celui qui voit tout.
C'est celui qui ne détourne pas.
Le sang n'atteint pas Dieu. La piété l'atteint. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.
Pour aller plus loin
- Coran, al-Baqara (2), verset 286, sur la mesure de ce que l'âme peut porter ; sourate al-Ḥajj (22), verset 37, sur le sang qui ne parvient pas à Dieu mais la piété qui l'atteint ; sourate al-Aʿrāf (7), verset 31, sur l'isrāf, le dépassement de la mesure.
- Sur l'iḥsān prescrit en toute chose, y compris dans l'abattage : « Allah a prescrit l'excellence en toute chose... que l'un de vous aiguise sa lame et épargne à la bête toute souffrance », hadith de Shaddād ibn Aws, rapporté par Muslim (n° 1955) et repris dans les Quarante hadiths de Nawawi (n° 17).
- Sur la lame aiguisée hors de la vue de l'animal, le hadith d'Ibn ʿAbbās déjà cité dans Le sang qu'on ne voit plus.
- Sur les cadences d'abattage, les publications de l'OABA (Œuvre d'assistance aux bêtes d'abattoirs), citées et sourcées dans L'ignorance qu'on fabrique.
- Cet essai clôt le triptyque ouvert par Le sang qu'on ne voit plus et poursuivi dans L'ignorance qu'on fabrique.
